monsieurleparesseuxProfitons de la réédition en poche pour proposer une nouvelle lecture de cette œuvre qui peut s’interpréter comme un roman historique (sur le Viêt Nam du XVIIIe), psychologique (la relation entre un médecin et son malade), philosophique (Lê Huû Trac est « un adepte du non-agir taoïste »). Mais c’est aussi un roman à suspense, le thème de l’éphémère en étant le signe le plus évident : « Ne dit-on pas que, vivre, c’est séjourner provisoirement ; mourir, c’est retourner chez soi ? ».

Le mystère est là, dès le début ; Lê Huû Trac a deviné qu’on allait venir le chercher, dans un rêve prémonitoire : « Un homme en sursis qu’un destin contraire enlèverait bientôt à sa famille, à ses travaux, à sa terre. ». Il craint d’être arraché à sa chère montagne et tout prend une valeur insoupçonnée : « C’était, au crépuscule, les pentes violettes du Hanh Son parcourues de héros pourprés ; à l’aube, les vapeurs sur l’étang et les bambous embrumés de rosée… ». Puis le destin frappe à la porte : un messager vient le chercher pour devenir le « médecin du Prince héritier, gravement malade depuis plus d’un an ». Impossible de se dérober, il faut partir : « Il s’étonna de ne point éprouver autre chose qu’une sorte de vertige. Il cria silencieusement ver le ciel, mais le ciel était vide. »

Et les ennuis ne font que commencer, le médecin se sent dépossédé de son libre-arbitre : « Là-haut, dans sa chère montagne, il s’était cru un véritable mélèze bruissant de chants d’oiseaux capable de durer encore bien des années. Illusion ! Maintenant il se faisait l’effet d’un paquet que les Gouverneurs de province se passeraient de main en main. ». Notre héros a la sensation d’être menacé, comme lorsqu’il rencontre le gouverneur intérimaire de la province : « Le gouverneur intérimaire avait beau sourire des lèvres, ses mâchoires contractées étaient celles d’un piège, ses yeux, deux silex, ses saillantes pommettes, deux lames prêtes à jaillir de leurs fourreaux. ». Soan, son domestique, a des soupçons (qui se révéleront justifiés) sur le mandarin-escorteur : « Ce faux mandarin-escorteur chercherait, soit à séquestrer son maître, soit à l’éliminer. ». L’inquiétant personnage disparaît, provoquant l’inquiétude du jeune homme qui ne voit plus qu’embuscades, et celle de son maître. Quand ils arrivent enfin à la forteresse de Thô Son, les attend un nouveau mandarin-escorteur qui va leur faire brûler les étapes, pour parvenir à Thang Long, la capitale.

Les suspicions ne s’apaisent pas car le médecin se sent prisonnier dans sa résidence de Trung Kiên, à l’intérieur de l’enceinte du palais du Grand Ministre Conseiller. Le Palais interdit est un labyrinthe où on ne voit personne mais où des regards sans visage vous épient, où s’opposent l’ombre et la lumière : « Brusquement, devant le Grand Ministre Conseiller, s’ouvrit un rideau de brocart, et le médecin fut englouti à sa suite dans le noir le plus noir d’un passage qui lui paraissait sans issue… Quand s’ouvrit un second rideau sur un corridor éclairé celui-là d’un flambeau, puis un autre et un autre encore… et ainsi à travers tentures et lumières – combien ? Lê Huû Trac n’aurait su dire – ils débouchèrent enfin dans la pénombre d’une vaste salle d’or et de vermillon. »

La rencontre avec le petit Prince, cet adultenfant si déconcertant, ne le libérera pas, bien au contraire : « D’immenses yeux enfantins s’agrippèrent soudain à lui, mais le médecin, libre encore – libre pour combien de temps ?–, s’en retournait vers le monde de la lumière et des bien-portants. ». Comment survivre : Malheur aux médecins qui déplaisent, dans cette atmosphère délétère, entretenue par les « deux araignées, la mère de Seigneur Trinh favorable à Khaï, et l’épouse du Seigneur, mère du si fragile prince héritier ? La mort du Seigneur mettra le feu aux poudres dans cette guerre de succession.

Pourtant c’est le petit Prince qui lui sauvera la vie : «  - Et vous, Vieux Maître, accordez à votre Seigneur l’ultime satisfaction de donner le seul ordre de Son règne éphémère ! Le seul qui sera exécuté ! Un ordre de vie ! », ce Prince énigmatique qui a renoncé à guérir, car il sait que sa descendance va s’éteindre et que la vérité se trouve après la mort. Le médecin quittera alors le palais par des chemins aussi mystérieux qu’à son arrivée.

Ne reste plus au lecteur qu’à abandonner le Maître, en méditant les premières phrases du livre : « - Les hommes sont victimes d’honneurs frivoles qui ne leur procurent que des ennuis. Se vanter ne peut égaler le plaisir de se cacher », et les dernières : « N’oublie pas. Mais, par respect pour Lui (Le petit Prince), observe le silence. ».

 Sylvie L.

 PS : Ce superbe roman mériterait de devenir un film ou un téléfilm, avec derrière la caméra, par exemple, Wong Kar-waï (In the mood for love) ou Zhang Yimou (Epouses et Concubines). Et même, soyons plus iconoclastes, imaginons une adaptation sous forme de jeu vidéo – qui, si elle en affadissait le sens, élargirait le cercle des lecteurs – car tous les ingrédients sont réunis : intrigues de palais, combats, labyrinthe, personnages sanguinaires…

Monsieur Le Paresseux, Yveline Féray, Editions Philippe Picquier, 2011 (réédition), 372 p.

Crédit photo : Electre.