1q843A l’alternance des chapitres, consacrés successivement à Aomamé et Tengo, à laquelle nous avaient habitués les volumes 1 et 2, se substitue pendant vingt-huit chapitres sur trente et un –et la précision est importante !- une autre alternance : Ushikawa, Aomamé, Tengo ; c’est dire si ce nouveau protagoniste a ici un rôle décisif ; nouveau, pas vraiment, puisque Tengo a déjà fait connaissance de cet individu dont le physique repoussant et les activités louches nous avaient immédiatement mis mal à l’aise. Pour Aomamé et Tengo, cet fin d’année 1Q84 s’annonce difficile.

Progressivement la silhouette grotesque d’Ushikawa, « sa grosse tête informe, ses globes oculaires proéminents et ses courtes jambes torses », prend une dimension humaine à laquelle nous nous intéressons en dépit de nos préventions vis-à-vis du personnage. Du plus loin que l’on remonte dans son histoire, il a toujours été « la fausse note qui troublait l’harmonie, qui provoquait une dissonance. » Il avait été « un corps étranger » dans une famille qui appartenait « à l’élite aisée et auto satisfaite ». Il aurait pu souffrir de sa différence mais ce ne fut pas le cas. Au contraire, il n’était pas mécontent de son isolement, «c’était plutôt ce qu’il recherchait ». Ses talents se sont perfectionnés dans la solitude.  « Pour lui, ses connaissances et ses facultés étaient des outils. Et pas des qualités à exhiber. » Quelques difficultés d’insertion, cependant, quand, en tant qu’avocat, il avait envisagé d’exercer dans les grands cabinets. En effet, ces derniers considéraient « qu’un bon avocat était forcément beau et qu’il avait une allure très intellectuelle. » Par la force des choses, il s’était intégré aux « exclus du monde ordinaire ».Le Milieu l’appréciait, jusqu’au jour où il fut radié du barreau de Tokyo. Auprès des Précurseurs, son rôle est celui d’un enquêteur : habile, très intuitif et d’une extrême persévérance : son atout principal. Les termes péjoratifs ne manquent pas pour le désigner : « le nabot », par exemple, mais, beaucoup plus intéressant : « une tête de Fukusuke ». Fukusuke est un personnage grotesque de la tradition japonaise et sa représentation sous forme de poupée à la tête énorme est un sujet humoristique mais surtout un porte-bonheur. Celui qui devrait logiquement causer la perte d’Aomamé ne sera-t-il pas celui qui lui portera chance ?

Le livre 3 nous immerge toujours plus profondément dans les abîmes de l’irrationnel au point que même Tamaru, le dernier interlocuteur et protecteur d’Aomamé, le seul qui la relie encore à la société, «ne voit plus la logique des choses » ; lui qui se définit comme « un homme qui raisonne uniquement par déduction », se sent totalement déconcerté. (Que dire du lecteur !) Il est vrai que « tout ce qui est extraordinaire déclenche toujours la colère», mais dans ce monde de 1Q84 où, dans la nuit, brillent deux lunes, où chercher la logique des choses ? « Dans la trouée entre les nuages, il discerna, pas très loin de la lune de toujours, une seconde lune. Beaucoup plus petite. De couleur verte, comme si elle était couverte de mousse. Et à la silhouette déformée […] Le silence qu’elles répandaient à la ronde, comme un pacte qu’elles auraient noué, était un silence lourd de présages. »  Qui peut décrypter les énigmes complexes du monde ? « Mais quel est ce monde ?... Dans quelle espèce de monde ai-je été entraîné ? »

Comme dans les livres précédents, cette plongée dans le fantastique d’un monde qui n’est pas illogique mais dont la logique nous est inaccessible car radicalement différente, inclut un questionnement qui touche le lecteur ; ici, une réflexion sur amour, temps et souffrance.

Aomamé et Tengo ont maintenant, dans deux vie parallèles, des comportements quasi identiques : tous deux calquent les « faits et gestes de la veille sur ceux du lendemain », tous deux sont dans l’attente : tandis que Tengo attend la mort : celle de son père qui part avec ses pauvres secrets, Aomamé « angoissée et terrorisée » attend la vie dans son mystère. Et tous deux attendent de se retrouver : « L’attente est devenu le cœur de mon existence » dit Aomamé. Attendre, c’est une façon de gérer le temps. Pour combler le vide de son quotidien, Tomasu lui a d’ailleurs recommandé une lecture, celle de A la recherche du temps perdu. Quand Aomamé lit Proust, pour rendre compte de ses difficultés de lecture, elle utilise une métaphore : « Comme si j’étais sur un bateau, et que je ramais vers l’amont de la rivière. Je manie les rames tant et plus, puis, dès que je pense à quelque chose et que je me repose un peu…ah, je m’aperçois que le bateau est revenu à son point de départ […] Cela me donne la sensation que le temps oscille de façon irrégulière. Ce qui se situe avant peut bien être après, et l’après avant, cela n’a pas d’importance. » Si dans le monde réel, le temps va constamment vers l’avant, on peut se demander s’il en est de même en 1Q84.

Aomamé fait une expérience pour elle absolument neuve : « Je veux vivre. C’était un sentiment insolite. Avait-elle, jusque-là, éprouvé une seule fois un sentiment pareil ? » Ce si nouveau désir de vivre implique évidemment une raison et l’acceptation du risque : « Là où il y a de l’espoir, forcément, il y a des épreuves. » La première épreuve : « se sentir déchirée par l’absence. Avoir choisi de vivre c’est aussi d’avoir choisi de vivre avec une telle tristesse. » L’absence est celle de la personne aimée. Mais le vécu de cette absence est différent pour Tengo et Aomamé.

Pour lui, son amour s’alimente d’un souvenir vieux de vingt ans que le temps n’a pas le pouvoir d’effacer ; Tengo peut même, dans un moment privilégié, « ouvrir de l’intérieur les portes du Temps » et briser ainsi la frontière entre rêve et réalité : « J’aurais dû commencer à te chercher bien plus tôt. Mais j’en étais incapable. – Il n’est pas trop tard. Tu peux encore me retrouver », lui répondait en rêve la fillette : « Trouve-moi…pendant qu’il en est encore temps. »

Pour elle, Tengo, adulte, n’est plus un rêve : « A présent qu’elle l’avait vu, réellement, sa présence avait acquis une force et un caractère d’urgence sans pareils. Il fallait qu’Aomamé le revoie. A la simple pensée que cela ne se ferait peut-être pas, elle se sentait comme déchirée, dans son âme et dans son corps. »

Dans ce monde où « il n’y a aucune logique, et pas assez de bonté », « l’espoir est le combustible que les hommes brûlent pour pouvoir vivre. Impossible de vivre sans espoir. » Le lecteur, qui gardera sûrement en mémoire les noms de Tengo et Aomamé pour en rêver comme on rêve encore des amours de Lancelot et Guenièvre, de Roméo et Juliette, d’Héloïse et Abélard, de Manon et du chevalier des Grieux, de Marius et Cosette… , le lecteur lui aussi vit dans l’espoir que les amants réunis pourront contempler ensemble un ciel plein d’étoiles mais où il n’y aura qu’  « une seule lune, la vieille lune familière. »

Michèle M.

1Q84. 3, Octobre-décembre, Haruki Murakami, Belfond, 2012. 529 p.

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