Deux possibilités d’approche de la civilisation japonaise d’un siècle à l’autre en deux romans.

  • Le Japon du début du XXe siècle avec Je suis un chat de Natsume Sôseki (1867- 1916).

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Un an après la naissance de l’auteur, le Japon entrait dans l’ère du Meiji - qui « allait voir ce pays passer de l’isolement dans un système moyenâgeux à l’état de nation moderne avide de prendre place au côté des Etats occidentaux qui l’avaient forcé à s’ouvrir à eux », note le traducteur Jean Cholley dans la préface. Un décret impérial autorisait et incitait les Japonais à « chercher la science partout où elle se trouvait » et nourrir ainsi le pays de toutes les connaissances nouvelles acquises. Comblant son retard, le Japon « entrait dans le XXe siècle sensiblement à égalité avec les autres nations modernes ».

Pour compléter le contexte historique de Je suis un chat, relevons aussi l’évènement majeur de la victoire japonaise sur la Russie du 27 mai 1905 : un amiral japonais, formé en Angleterre, vainquait la flotte russe en quelques heures à Port-Arthur.

Natsume Sôseki revint de trois années d’études en Angleterre en 1903 ; il donne des cours de littérature anglaise à l’Université impériale de Tokyo.

Le succès de Je suis un chat, publié en feuilleton dans un magazine littéraire en 1905 et 1906, surprit son auteur : il n’avait aucun plan général au départ et il ne pensait nullement faire un texte aussi long au final (11 chapitres ,439 pages dans la traduction française). Il croyait répondre à la suggestion d’un ami écrivain en traitant ce sujet original en une seule fois !

« Je suis un chat. » est un objet littéraire d’un genre composite (récit, roman, observation de la vie contemporaine…) qui surprend. L’œuvre est insolite par ce choix de faire du chat le narrateur, représentant de son maître qui, dans ce récit, est aussi figure de Sôseki lui-même. L’œuvre est truffée de références à la culture japonaise ancienne et de ce début du XXe siècle ; le traducteur ne manque pas de nous éclairer par des notes en bas de page, donnant ainsi autant de pistes d’approfondissement pour qui le souhaiterait.

Voici les premières lignes : « Je suis un chat. Je n’ai pas encore de nom.

Je n’ai aucune idée du lieu où je suis né. La seule chose dont je me souvienne est que je miaulais dans un endroit sombre et humide. C’est là que pour la première fois je vis un être humain. En plus, comme je l’ai appris par la suite, il appartenait à l’espèce des étudiants à demeure, la plus féroce parmi les hommes. Il paraît que ces étudiants nous attrapent parfois, puis nous cuisent et nous mangent. Toutefois, comme je ne pensais à rien en ce temps-là, je n’étais pas particulièrement effrayé. » (…).

Le chat de ce récit s’intéresse de près aux humains de la maison du maître (famille, visiteurs), mais aussi du voisinage. Il nous fait part des évènements du quotidien, des conversations plus ou moins banales, plus ou moins intellectuelles, parfois fort décousues ou saugrenues. Il philosophe ou moralise à l’occasion ou nous communique les conclusions de son observation attentive du genre humain ! Le tout avec un humour discret mais efficient.

Au terme du récit, le chat prend congé de nous et de la vie après avoir lapé de la bière dans des verres laissés à sa portée : « …j’ai envie de chanter, de danser une gigue. J’ai envie d’envoyer au diable mon maître (…) Maintenant, j’ai envie de marcher en zigzaguant. Comme c’est amusant ! Je veux aller dire bonsoir à Mme la Lune. Quel plaisir ! »

Les passages cités témoignent du type d’humour présent dans Je suis un chat. Ce que relève Jean Cholley en conclusion de sa préface : « Il manquait à la littérature japonaise un livre d’humour véritable que la culture du bourgeois d’Edo, pourtant féconde en auteurs comiques, n’avait pu produire parce qu’elle n’allait jamais au-delà des comiques de mœurs et parce que les conditions sociales ne s’y prêtaient pas ».

Je suis un chat, Natsume Sôseki, Connaissance de l’Orient, Gallimard/Unesco – traduction française parue en 1978, nouvelle édition en 2012, 439 pages.

  •  Le Japon du début du XXIe siècle avec Les Evaporés : un roman japonais de Thomas B. Reverdy.

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Ce roman faisait partie de la sélection Goncourt 2013 et a obtenu le Grand Prix Thyde Monnier 2013 de la Société des Gens de Lettres. Pour une analyse plus précise, se reporter à Lire sur les remparts !n° 135, octobre-novembre 2013, p. 11 et 12 et p.13 pour un extrait consacré à « La cérémonie du thé ».

Relevons ici ce qui fait écho à l’apport de Je suis un chat à notre connaissance du Japon d’un début de siècle à l’autre.

Le thème central est le retour au Japon de Yukiko, installée aux Etats-Unis, en compagnie d’un ami détective privé, pour aller à la recherche de son père disparu. Cette intrigue de type roman policier est support à l’auteur pour nous conduire du côté d’une quête existentielle (celle de Yukiko, mais aussi celle du père), tout en nous faisant partager une histoire d’amour (seulement ancienne ?). Le tout permet à Thomas B. Reverdy, au fil de chapitres courts et denses, de décrire et de nous faire partager ses découvertes de diverses facettes du Japon contemporain - qu’il a pu observer à l’occasion d’une résidence d’écrivain à Tokyo. Faits d’actualité dramatiques et inscriptions persistantes des pratiques des yakusas, quartiers des travailleurs pauvres de San’ya et camps de réfugiés de Sendai suite au tsunami, site de Fukushima, gestion des conséquences des catastrophes cumulées du 11 mars 2011 (séisme, tsunami et accident nucléaire)…

Résisterez-vous au « charme mystérieux » de ce roman ?

Les évaporés : un roman japonais, Thomas B. Reverdy, Flammarion, 2013. 299p.

Michel M.

Crédit photo : Electre.