delamo

Règne animal, Jean-Baptiste Del Amo, Gallimard 2016, 418 p. (Sélection Prix Goncourt 2016Prix des libraires de Nancy et des journalistes du Point 2016 ; Prix du Livre Inter 2017)

                                   Au milieu de la « sélection Goncourt », Del Amo avec Règne animal répondait parfaitement aux aspirations des frères Goncourt : les romanciers qui sont « les raconteurs du présent » doivent suivre la méthode des historiens qui sont « les raconteurs du passé ».

Du début du XXème siècle jusqu’aux années 1980, dans une ferme du Gers, nous suivons l’histoire de cinq générations d’agriculteurs qui traversent les bouleversements historiques et économiques du siècle. Le récit s’organise autour de deux périodes : la première, au début du XXème, relate le quotidien de la famille qui élève des cochons ; dans la seconde, autour de 1980, nous sommes passés à l’élevage industriel et intensif et le fonctionnement de la porcherie exige des hommes une surveillance permanente.

            Le romancier fait preuve d’une remarquable puissance d’évocation pour rendre compte des paysages et de la nature. Une phrase ample, précise, crée l’atmosphère, qu’il évoque la tombée de la nuit ou le lever du jour. Toutes les sensations minutieusement décrites à chaque instant suggèrent l’univers dans lequel vivent les personnages. A force de détails et de descriptions hallucinées, il fait en sorte que nous partagions aussi leur vie quotidienne : on s’enfonce dans la boue des chemins, on ressent le poids des vêtements humides et crottés, on vit dans cette pièce unique mal éclairée avec ses recoins d’ombre et ses odeurs de soupe qui mijote dans le chaudron. Rien ne nous est épargné pour nous faire partager les terribles conditions de vie de cette famille qui ne connaît jamais un instant de bonheur. La matière est sale et grouillante quand les truies mettent bas ou quand le père atteint de tuberculose meurt étouffé par ses crachats ; son cadavre commence à sentir, le fossoyeur en creusant la tombe ramène des fragments d’os….

Les êtres ne peuvent échapper à la fatalité de leur milieu : la mère se noie dans le puits, le cousin Marcel, mobilisé en aout 14, rentre handicapé et défiguré par ses blessures. Eléonore, la fille unique, se marie avec lui – pourrait-il en être autrement. Ils ont un fils – Henri – et le couple envisage des améliorations et un meilleur rendement. La première partie s’achève sur une note plus optimiste.

            En 1980, Henri, devenu le patriarche, et ses deux fils – Serge et Joël –  dirigent l’exploitation. Il faut supporter l’atmosphère empuantie de la porcherie, les grognements des bêtes parquées dans un espace trop petit. Chaque jour il faut évacuer les excréments, surveiller les truies qui mettent bas, éliminer les porcelets trop faibles qui nuisent à la productivité. On augmente le nombre des portées, on administre régulièrement antibiotiques et médicaments, on tient à jour un registre pour anticiper une baisse des rendements. Comme dans Germinal, le Voreux –  le puits de mine – dévorait les hommes, de même, dans Règne animal la porcherie broie les individus et leur ôte toute part d’humanité.

            Del Amo met toute son énergie à dénoncer la misère des hommes dans une France majoritairement rurale au début du XXème siècle. Mais à la fin de ce siècle, dominés par ce qu’on appelle « le progrès », les hommes vivent un nouvel esclavage. Les hommes eux-mêmes sont devenus des animaux ! Certes les âmes sensibles peuvent être rebutées par la crudité des situations, mais quelle force dans ce récit qui vient nous rappeler à point nommé aussi les difficultés actuelles des éleveurs ! Quelle puissance dans ce style qui atteint parfois aux dimensions de l’épopée ! On peut regretter que cette œuvre n’ait pas été récompensée par le Prix Goncourt alors qu’elle est la seule, parmi les seize romans sélectionnés, à répondre aux critères naturalistes fixés par les initiateurs du prix.

Elisabeth L.

Crédit photo : Electre.