defaites

C'est là un roman d'une infinie beauté, un roman majestueux, à la fois sombre et envoûtant. Du Gaudé dans toute sa grandeur.

Le récit s'ouvre sur un noyau diégétique central : un homme, Assem, une femme, Mariam, que le destin amène à se rencontrer et à s'étreindre le temps d'une nuit à Zurich. Il mène des opérations de par le monde pour le renseignement français, elle est irakienne et archéologue. Le temps d'une nuit, ce qui va se sceller entre eux, c'est un pacte tacite et presque sacré, qui va les unir à tout jamais et constituer l'architecture même du roman, même s'ils ne se reverront plus. Car bien plus que du plaisir charnel, ce qu'ils vont recevoir l'un de l'autre s'apparente à une véritable offrande : il va lui réciter quelques vers qui ne la quitteront plus, elle va lui remettre la statue dérobée d'un dieu égyptien.

La narration se ramifie dès lors à partir et autour de ce couple qui n'en est pas un, et va emprunter, au travers du récit segmenté de quelques batailles historiques, les chemins de la mémoire de l'humanité. Nous sommes entraînés dans les récits virevoltants des combats menés par trois grandes figures historiques, relatés depuis leurs points de vue – bien qu'aucun « je » ne surgisse : le général Grant écrasant les confédérés, Hannibal luttant contre le pouvoir de Rome, Hailé Sélassié contre l'invasion fasciste. Le rythme se fait effréné : dans un vertigineux tournis verbal, chaque paragraphe   fait se succéder un pan de ces différentes époques. Mais peu importe que le lecteur, ainsi sans cesse temporellement déplacé, s'y retrouve ou perde un peu le fil, peu importe nos connaissances préalables des événements, peu importe au fond même le contenu de ces faits historiques, car l'essentiel est ailleurs : ce que décrit avec une grande justesse le roman, c'est le mécanisme intrinsèquement destructeur de la guerre. Et il ne s'agit pas que de la guerre en tant que combat armé : il s'agit tout autant des rêves de grandeur et de gloire qui les accompagnent, des bassesses et des compromissions, de l'obéissance servile de ceux qui ne comprennent pas les enjeux des ordres qu'ils exécutent, de la solitude finale de ces héros temporaires. L'idée martelée tout au long du récit, telle une douleur qui en devient lancinante, est que d'une guerre ne saurait naître nulle victoire. Quelle qu'en soit l'issue, le combat est échec, avilissement et barbarie. Car toute guerre est une défaite intérieure, un abaissement, un renoncement à son être profond, une faillite du moi.

C'est un roman qui sent les tripes et le sang, car rien ne nous est épargné de l'horreur des combats, des plus anciens de notre histoire jusqu'à l'exécution de Ben Laden. Dans ce condensé d'histoire de l'humanité, les strates temporelles s'interpénètrent et fusionnent pour ne plus former au fond qu'une seule et même substance visqueuse. Quelle importance qu'il s'agisse d'Hannibal ou de l'armée américaine au Moyen Orient, nous sommes tout entiers plongés et englués dans cette texture verbale qui ne cesse de scander l'action vaine car profondément destructrice et mortifère de nos peuples depuis la nuit des temps.

Si cette dimension désespérée du roman abat et accable, demeure tout de même l'idée de la possibilité d'une victoire humaine à portée de main : celle de la poésie, qui s'incarne dans le récit à la fois sous la forme des vers chuchotés par Assem au terme de sa nuit d'amour à Zurich, et sous celle de l'amour que voue Mariam aux objets qui perdurent et survivent à la destruction temporelle. En ce sens, le roman érige l'art en solution salvatrice. La thématique de la mémoire permet également de faire naître au cœur de l'intimité individuelle une source d'espérance : l'opération menée par Assem sera la dernière car il prend conscience au fil des pages que son être profond n'est pas constitué par la somme de ses actes. De même, Mariam, son double féminin, saura faire jaillir sa force de son acharnement à transmettre une mémoire. Ces deux amants d'un soir auront un destin commun : celui de dépasser l'immanence pour accéder à la transcendance. Et ce n'est pas un hasard si la rencontre centrale de ces deux êtres constitue symboliquement la fusion impossible de deux contraires : la stratégie guerrière et l'archéologie, la destruction et la conservation.

Par une langue des plus poétiques, dans ces quelques pages,  cet ouvrage nous fait ainsi approcher une vérité philosophique claire et puissante. Et il y a là un mérite de plus qu'il faut  reconnaître à son auteur : dans ces temps tourmentés où le mot « guerre » est martelé et instrumentalisé jusqu'à plus soif, mais si peu questionné, cet écrit sublime et troublant parvient à en arracher le masque pour révéler le vrai visage de ce dernier : dérisoire, cruel et terriblement vain.

« Nous avons perdu. Non pas parce que nous avons démérité, non pas à cause de nos erreurs ou de nos manques de discernement, nous n'avons été ni plus orgueilleux ni plus fous que d'autres, mais nous embrassons la défaite parce qu'il n'y a pas de victoire et les généraux médaillés, les totems que les sociétés vénèrent avec ferveur, acquiescent, ils le savent depuis toujours, ils ont été trop loin, se sont perdus trop longtemps pour qu'il y ait victoire. Ecoutez nos défaites » (p.281)

 Cécile P.

 Ecoutez nos défaites, Laurent Gaudé, Actes Sud, 2016. 282 p.

 Crédit photo : Electre.