premier amour

On ne sort pas indemne de la lecture de ce roman hongrois écrit en 1928 et pourtant d'une modernité étonnante.

Bien loin de la fraîcheur que laisserait présager le titre, nous assistons là à l'implacable descente d'un homme célibataire de 54 ans, professeur de latin, dans les abîmes d'une folie des plus destructrices. Le récit prend la forme d'un journal intime : totalement englués dans la subjectivité du personnage dérangeante, parfois même immorale, nous ne pouvons accéder à aucune réalité extérieure à celle que perçoit ce dernier. Le glissement est presque imperceptible tant il est progressif : ce professeur qui au début semble souffrir de solitude jusque dans sa chair, finira par se trouver en proie à une passion dévorante à l'égard d'une de ses jeunes élèves. C'est par le biais de cet amour -qui jamais ailleurs que dans le titre n'est nommé ni assumé comme tel- que nous plongeons avec effroi dans un univers mental qui se désagrège jusqu'à sombrer dans la folie. Même si à aucun moment le personnage ne nous apparaît comme réellement sain d'esprit, nous ne cessons de le comprendre, de nous fondre dans la logique de ses émotions et de ses pensées : c'est  en ceci précisément que ce roman est à la fois fascinant et horrifiant.

L'amour pour la jeune fille va se nourrir d'une haine sans limite à l'encontre du fiancé de celle-ci, un certain Madár, lui aussi élève de la classe, qui fonctionne dans le récit un peu comme le double du protagoniste. Le personnage est alors traversé, voire assailli par des sentiments qui le dépassent, et sur lesquels il finira par ne plus avoir aucune prise. L'écriture concise, juste, précise, retranscrit sans complaisance cette impitoyable dislocation de soi.

Comment en arrive t-on à un tel degré de démence, à une telle perte de lucidité face à soi-même et à ses émotions ? C'est cette question et surtout l'absence de toute réponse qui rendent troublant ce livre, qui ne saurait laisser indifférent : le profond malaise que l'on ne peut s'empêcher de ressentir face à cette dérive qui pourrait aussi bien être la nôtre laisse une trace indélébile, et signe la réussite littéraire du roman. Aussi glaçant soit-il, ce livre mérite d'être lu et relu... quitte à en être hanté pendant un bon bout de temps.

 Cécile P.

 Le premier amour, Sándor Márai, Albin Michel, 2008 pour la traduction française (écrit en 1928). 302 p.

 Crédit photo : Electre.