22 mai 2009

Des hommes et des conflits : le regard des romanciers contemporains

    Certains auteurs choisissent la liberté offerte par le cadre du roman pour nous faire partager de l’intérieur les tensions et violences sans fin qu’impliquent les conflits de guerres qui s’auto-alimentent, conflits en cours (Hubert HADDAD), conflits récents (Sasa STANISIC), conflits plus anciens (Manuel RIVAS).

    Ce dernier a publié en juin 2008, chez Gallimard, son dernier ouvrage. Consacré à la période de prise de pouvoir franquiste pour plus de quarante ans, il situe l’action le 13 août 1936, jour d’autodafé de livres sur le port de La Corogne. J’ai présenté L’Eclat dans l’Abîme : Mémoires d’un autodafé au club de lecture du 6 mai dernier.

    Hubert HADDAD, né à Tunis en 1947, d’origine judéo-berbère, avait déjà  rendu présent  le conflit du Proche-Orient dans d’autres œuvres. Dans Palestine (Zulma, 2007), il nous entraîne habilement et avec finesse dans le conflit toujours en cours. Il situe l’action  en Cisjordanie, entre la Ligne verte et la ceinture de sécurité, là où des enchaînements de violences enclenchent sans fin des ripostes sans merci.
PalestineL’intrigue de ce roman de 156 pages est simple : Cham, soldat israélien, pourtant sur le point de partir en permission, est inclus dans une patrouille. Cette patrouille israélienne est assaillie par un commando palestinien. Il se retrouve le seul rescapé. Sans papiers, en vêtements civils et doté du keffieh, il est recueilli, soigné et même « adopté » par deux femmes palestiniennes. L’une (Amahane) est veuve d’un responsable politique abattu dans une embuscade ; elle est aveugle et a un fils « disparu ». L’autre (Falastin), fille de la précédente, milite discrètement pour son peuple.
Cham devient alors Nessim, le frère de Falestin, en référence au fils et frère disparu.
Nessim-Cham découvre et subit les souffrances et les tensions d’une Cisjordanie occupée par les armées israéliennes.
La quatrième de couverture relève : « Dans ce bouleversant roman, Hubert HADDAD, transfigure avec Falastin – moderne Antigone – toute l’horreur du conflit en une tragédie emblématique, d’une grande beauté. » Je partage cet avis.


    Sasa STANISIC (ou, Sasha Stanishitch) est un jeune auteur né en 1978 de mère bosniaque et de père serbe. En 1993, avec sa famille, il a dû quitter son village natal pour se réfugier en Allemagne. Il y est resté malgré le départ de ses parents aux Etats-Unis, alors qu’il avait tout juste 17 ans.

le_soldat_et_le_gramophoneLe Soldat et le Gramophone (Stock, la cosmopolite, août 2008, 376 p.) a été publié   en langue allemande en 2006. Depuis, ce roman a été traduit en plus de vingt langues. Il fait partie de la sélection du Prix du lecteur du Télégramme 2009.

Le récit est foisonnant, picaresque, drôle, mais aussi grave et habile. Il donne à entendre les douleurs des humains pris dans les drames ordinaires de leur vie ou les tragédies de la guerre qui va disloquer ce qui était la Yougoslavie.
Le récit démarre le 25 septembre 1991, jour où, à Tokyo, Carl Lewis bat le record du monde du 100 mètres. Aleksandar et son grand-père Slavko regardent la retransmission de cette course à la télévision. Le grand-père meurt subitement. Aleksandar, 14 ans, se trouve plongé dans le deuil familial. Ce grand-père Slavko lui a raconté plein d’histoires, notamment des récits légendaires du communisme. Aleksandar a fait le serment à son grand-père de transformer la réalité en histoires ; jusqu’au bout, il espère le réveiller : ce grand-père n’a-t-il pas fait de lui un magicien ?

«  Je ne sais pas combien de temps je suis resté ainsi avec mes pensées, devant le cercueil de grand-père. (…) Nous nous étions fait une promesse d’histoires, maman, avait acquiescé le fils d’un air résolu en fermant les yeux comme pour faire de la magie sans baguette ni chapeau, une promesse toute simple : ne jamais arrêter de raconter. »

Le récit romanesque s’articule  en trois temps : celui que nous venons d’esquisser, celui de l’exil et de l’intégration difficile dans l’Allemagne des années 1990 (marquée de productivisme et du coût de la réunification), celui du retour à Visegrad à la quête des traces perdues (lieux et personnes), consécutives au départ avec sa famille alors que la guerre éclatait aussi dans son village.
Comment survivre sur place pour certains ? Comment parvenir à construire une autre vie ailleurs pour ceux qui ont été acculés à l’exil ?

C’est un livre à l’écriture fine, pleine d’envolées, riche  d’émotions et de sentiments profonds. Il me fait penser, par cette tonalité attrayante, aux films et musiques d’Emir KUSTURICA, ou encore à ces musiques des Balkans (les Tarafs) aux sons roumains d’influence serbe, popularisés ces dernières années par un breton, Erik MARCHAND (Cf. le taraf de Caransebes).


Ce premier roman est un coup de maître. L’éditeur prédit « la naissance d’un prodigieux écrivain » ; Colum McCANN dit « adorer » ce livre « drôle, sensible, audacieux » où « tout sonne juste ». Il nous invite à apprendre à bien prononcer le nom de l’auteur « car il est là pour longtemps » parmi les grands, affirme-t-il.

Je voterais volontiers pour ce roman pour le Prix du lecteur du Télégramme.

Posté par goelen à 00:33 - - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
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