Lire sur les remparts !

16 avril 2012

1Q84, livre 3 de Haruki Murakami...

1q843A l’alternance des chapitres, consacrés successivement à Aomamé et Tengo, à laquelle nous avaient habitués les volumes 1 et 2, se substitue pendant vingt-huit chapitres sur trente et un –et la précision est importante !- une autre alternance : Ushikawa, Aomamé, Tengo ; c’est dire si ce nouveau protagoniste a ici un rôle décisif ; nouveau, pas vraiment, puisque Tengo a déjà fait connaissance de cet individu dont le physique repoussant et les activités louches nous avaient immédiatement mis mal à l’aise. Pour Aomamé et Tengo, cet fin d’année 1Q84 s’annonce difficile.

Progressivement la silhouette grotesque d’Ushikawa, « sa grosse tête informe, ses globes oculaires proéminents et ses courtes jambes torses », prend une dimension humaine à laquelle nous nous intéressons en dépit de nos préventions vis-à-vis du personnage. Du plus loin que l’on remonte dans son histoire, il a toujours été « la fausse note qui troublait l’harmonie, qui provoquait une dissonance. » Il avait été « un corps étranger » dans une famille qui appartenait « à l’élite aisée et auto satisfaite ». Il aurait pu souffrir de sa différence mais ce ne fut pas le cas. Au contraire, il n’était pas mécontent de son isolement, «c’était plutôt ce qu’il recherchait ». Ses talents se sont perfectionnés dans la solitude.  « Pour lui, ses connaissances et ses facultés étaient des outils. Et pas des qualités à exhiber. » Quelques difficultés d’insertion, cependant, quand, en tant qu’avocat, il avait envisagé d’exercer dans les grands cabinets. En effet, ces derniers considéraient « qu’un bon avocat était forcément beau et qu’il avait une allure très intellectuelle. » Par la force des choses, il s’était intégré aux « exclus du monde ordinaire ».Le Milieu l’appréciait, jusqu’au jour où il fut radié du barreau de Tokyo. Auprès des Précurseurs, son rôle est celui d’un enquêteur : habile, très intuitif et d’une extrême persévérance : son atout principal. Les termes péjoratifs ne manquent pas pour le désigner : « le nabot », par exemple, mais, beaucoup plus intéressant : « une tête de Fukusuke ». Fukusuke est un personnage grotesque de la tradition japonaise et sa représentation sous forme de poupée à la tête énorme est un sujet humoristique mais surtout un porte-bonheur. Celui qui devrait logiquement causer la perte d’Aomamé ne sera-t-il pas celui qui lui portera chance ?

Le livre 3 nous immerge toujours plus profondément dans les abîmes de l’irrationnel au point que même Tamaru, le dernier interlocuteur et protecteur d’Aomamé, le seul qui la relie encore à la société, «ne voit plus la logique des choses » ; lui qui se définit comme « un homme qui raisonne uniquement par déduction », se sent totalement déconcerté. (Que dire du lecteur !) Il est vrai que « tout ce qui est extraordinaire déclenche toujours la colère», mais dans ce monde de 1Q84 où, dans la nuit, brillent deux lunes, où chercher la logique des choses ? « Dans la trouée entre les nuages, il discerna, pas très loin de la lune de toujours, une seconde lune. Beaucoup plus petite. De couleur verte, comme si elle était couverte de mousse. Et à la silhouette déformée […] Le silence qu’elles répandaient à la ronde, comme un pacte qu’elles auraient noué, était un silence lourd de présages. »  Qui peut décrypter les énigmes complexes du monde ? « Mais quel est ce monde ?... Dans quelle espèce de monde ai-je été entraîné ? »

Comme dans les livres précédents, cette plongée dans le fantastique d’un monde qui n’est pas illogique mais dont la logique nous est inaccessible car radicalement différente, inclut un questionnement qui touche le lecteur ; ici, une réflexion sur amour, temps et souffrance.

Aomamé et Tengo ont maintenant, dans deux vie parallèles, des comportements quasi identiques : tous deux calquent les « faits et gestes de la veille sur ceux du lendemain », tous deux sont dans l’attente : tandis que Tengo attend la mort : celle de son père qui part avec ses pauvres secrets, Aomamé « angoissée et terrorisée » attend la vie dans son mystère. Et tous deux attendent de se retrouver : « L’attente est devenu le cœur de mon existence » dit Aomamé. Attendre, c’est une façon de gérer le temps. Pour combler le vide de son quotidien, Tomasu lui a d’ailleurs recommandé une lecture, celle de A la recherche du temps perdu. Quand Aomamé lit Proust, pour rendre compte de ses difficultés de lecture, elle utilise une métaphore : « Comme si j’étais sur un bateau, et que je ramais vers l’amont de la rivière. Je manie les rames tant et plus, puis, dès que je pense à quelque chose et que je me repose un peu…ah, je m’aperçois que le bateau est revenu à son point de départ […] Cela me donne la sensation que le temps oscille de façon irrégulière. Ce qui se situe avant peut bien être après, et l’après avant, cela n’a pas d’importance. » Si dans le monde réel, le temps va constamment vers l’avant, on peut se demander s’il en est de même en 1Q84.

Aomamé fait une expérience pour elle absolument neuve : « Je veux vivre. C’était un sentiment insolite. Avait-elle, jusque-là, éprouvé une seule fois un sentiment pareil ? » Ce si nouveau désir de vivre implique évidemment une raison et l’acceptation du risque : « Là où il y a de l’espoir, forcément, il y a des épreuves. » La première épreuve : « se sentir déchirée par l’absence. Avoir choisi de vivre c’est aussi d’avoir choisi de vivre avec une telle tristesse. » L’absence est celle de la personne aimée. Mais le vécu de cette absence est différent pour Tengo et Aomamé.

Pour lui, son amour s’alimente d’un souvenir vieux de vingt ans que le temps n’a pas le pouvoir d’effacer ; Tengo peut même, dans un moment privilégié, « ouvrir de l’intérieur les portes du Temps » et briser ainsi la frontière entre rêve et réalité : « J’aurais dû commencer à te chercher bien plus tôt. Mais j’en étais incapable. – Il n’est pas trop tard. Tu peux encore me retrouver », lui répondait en rêve la fillette : « Trouve-moi…pendant qu’il en est encore temps. »

Pour elle, Tengo, adulte, n’est plus un rêve : « A présent qu’elle l’avait vu, réellement, sa présence avait acquis une force et un caractère d’urgence sans pareils. Il fallait qu’Aomamé le revoie. A la simple pensée que cela ne se ferait peut-être pas, elle se sentait comme déchirée, dans son âme et dans son corps. »

Dans ce monde où « il n’y a aucune logique, et pas assez de bonté », « l’espoir est le combustible que les hommes brûlent pour pouvoir vivre. Impossible de vivre sans espoir. » Le lecteur, qui gardera sûrement en mémoire les noms de Tengo et Aomamé pour en rêver comme on rêve encore des amours de Lancelot et Guenièvre, de Roméo et Juliette, d’Héloïse et Abélard, de Manon et du chevalier des Grieux, de Marius et Cosette… , le lecteur lui aussi vit dans l’espoir que les amants réunis pourront contempler ensemble un ciel plein d’étoiles mais où il n’y aura qu’  « une seule lune, la vieille lune familière. »

Michèle M.

1Q84. 3, Octobre-décembre, Haruki Murakami, Belfond, 2012. 529 p.

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15 mars 2012

L'enquête russe de Jean-François Parot...

enquete russe Décidément la Russie est à la mode, après Limonov cher à Emmanuel Carrère, nous voici face à un personnage tout aussi énigmatique : le tsarévitch qui vient faire une visite à Paris, incognito, en mai 1782. Il ne fait pas bon fréquenter de trop près le fils de la grande Catherine, car les cadavres s’accumulent autour de lui, dont son secrétaire. Tout cela sur fond d’espionnage, car les Insurgents, en cachette de leurs alliés français, ont pris contact avec la Russie qui va jouer le rôle de médiateur, pour négocier un accord avec la perfide Albion.

A propos de l’intrigue, on serait tenté d’utiliser la métaphore du château de cartes, dont le premier élément à tomber (à tomber raide mort) est le comte Rovski, mystérieusement assassiné, et l’édifice s’écroule peu à peu, dans un désordre apparent. Nicolas aura bien du mal à expliquer l’enchaînement des faits ; il est vrai que les meurtres se succèdent, sans qu’il semble y avoir de lien entre les victimes : quoi de commun entre des prostituées et un secrétaire très pieux ?

Le lecteur, comme notre héros, a l’impression de n’être qu’une marionnette que l’on cherche à tromper, en lui indiquant de fallacieuses pistes : cambriolage monté de toutes pièces, fausse monnaie, bijou contrefait, usurpation d’identité… Le marionnettiste est Gabriel de Sartine qui apparaît de plus en plus machiavélique, malgré la proclamation de son attachement à Nicolas : « Tout ce grabuge entre nous excité va finir en deux mots : Je vous aime. ». Nicolas trouvera difficilement la clé de l’énigme, de même qu’une clé perdue au début ne sera retrouvée qu’à la fin.

Bourdeau a compris dès le début la difficulté, lui qui compare l’affaire à « un tissu à rayures » : «  - Le plein et le vide. Le clair et le sombre. Les espaces clairs succèdent aux espaces sombres. Il nous faut remplir les vides et unifier la teinte… ».

Comme d’habitude, le roman fait aussi la part belle à la psychologie du commissaire. Nicolas est en proie à une double aspiration : vivre dans le présent, sans choisir entre Aimée et Antoinette, et s’interroger sur son histoire passée et future. D’une part, en homme qui aime les femmes, il se penche sur leur rôle dans son existence et leur rend un bel hommage : « A chaque étape de sa vie, des filles galantes aux princesses, chacune avait apporté sa pierre à l’édifice de son moi. Comme un sanctuaire nécessite, pour se dresser et durer, les épaulements de ses arcs-boutants, le contrefort de ses cintres et le soutien de ses colonnes, Nicolas Le Floch, sans pourtant le rechercher, avait bénéficié de cet appui-là. ». D’autre part, il pense à l’avenir ; il retournerait bien sur ses terres de Ranreuil. Chateaubriand avant la lettre, mais sans la fameuse grive, il retrouve son enfance : « Soudain il revit la forme gracile d’un écureuil qui se faisait surprendre au pied d’un grand chêne près des douves. Pourquoi certaines scènes du passé resurgissaient-elles soudainement sans que rien ne les ait appelées ? ».

Tandis que cette histoire commence dans la froidure russe, elle se termine par un bain dans l’Océan Atlantique, comme si le retour à la maison prenait le pas sur l’attrait de l’inconnu.

Longue vie à notre héros toujours à la « recherche d’un Graal jamais atteint », fidèle aux idéaux de sa jeunesse. Merci à son créateur de lui prêter sa plume.

Pour terminer, la lettre d’une admiratrice :

Mon cher Nicolas,

Ne désespérez pas de la politique et de ses arcanes. La France a besoin de vous ; vous êtes toujours l’homme de la situation.

Gardez toujours vos convictions selon lesquelles la valeur d’un homme se mesure à l’aune de ses qualités et pas à celle de sa position sociale.

Appuyez-vous sur votre famille, en particulier votre fils Louis et ne vous laissez pas abattre, même si on s’attaque à votre entourage.

N’ayez pas honte de votre honnêteté et de votre droiture qui font que, pour les Japonais, vous incarnez l’idéal du samouraï.

J’espère que nous nous rencontrerons, j’allais dire, emportée par l’élan de ma plume, à l’Elysée, mais plutôt à Versailles. Vous me reconnaîtrez à mon parfum d’iris, symbole de la tendresse que j’éprouve pour vous ; peut-être rejoindrai-je le bouquet des fleurs qui vous sont chères.

Puissent tous les Nicolas avoir la même conception de l’honneur.

J’aurai toujours pour vous les yeux de Chimène. J’envie votre créateur qui a le bonheur de vous fréquenter assidûment. Votre dévouée Phidela.

Sylvie L.

L’enquête russe, Jean-François Parot, J.C Lattès, 2011. (Les enquêtes de Nicolas Le Floch, commissaire au Châtelet). 501 p.

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01 mars 2012

Le sanglot de l'homme noir d'Alain Mabanckou...

sanglotCet essai de 178 pages se présente comme un recueil de 12 réflexions portant chacune le titre d’un ouvrage dont la première, comme pour les recueils de Nouvelles donne son titre à l’ensemble ; autant de facettes qui permettent la construction d’une « conscience noire ». Approche d’un problème très actuel qui se fait à l’aide tantôt de concepts tantôt de récits et anecdotes. Je relève dans un entretien un propos qui me paraît particulièrement éclairer la démarche de l’auteur : « Le danger pour l’écrivain noir est de s’enfermer dans sa noirceur… Il ne s’agit pas de tomber dans le piège de l’affrontement basique entre la civilisation noire et blanche. L’autocritique est essentielle si l’on veut ensuite poser un regard juste sur le reste du monde. »

Il met en garde contre l’intolérance : « Le fanatisme trouve son terrain d’expérience d’abord entre les hommes d’une même origine, avant de s’étendre peu à peu sur d’autres « races » avec une virulence alimentée par l’esprit de vengeance. » Il est impossible et dangereux actuellement de garder de la France une image figée : « Pour certains français, il est difficile d’admettre que certains de leurs compatriotes ne leur ressemblent pas et que l’idée d’une France blanche n’est plus de nos jours qu’une illusion… » Question d’actualité : Comment définir « l’identité nationale » ? C’est le français, certes, mais « Quel est le portrait-robot de ce français ? » puisque « l’identité est le résultat d’une diversité de cultures. »

L’étudiant étranger (titre de Philippe Labro) relate avec réalisme et simplicité le parcours d’étudiant de l’auteur : l’inquiétude d’être envoyé en Union soviétique à l’université Patrice Lumumba : « L’idéologie communiste à la mode dans notre contrée avait fini par nous révulser, et nous ne souhaitions pas nous rendre dans un pays qui, à nos yeux, avait remplacé les anciennes puissances coloniales. » Le rêve d’étudier à la Sorbonne : « Peut-être était-ce une des séquelles de la colonisation. » Les difficultés quotidiennes : financières : le versement des bourses étudiantes est aléatoire ; avec les économies de sa mère converties en monnaie française, il peut, au mieux, s’acheter un sandwich ; culturelles : on raille leur expression livresque, leur accent ; l’objectif final serait de rentrer au pays, par reconnaissance, sans doute, mais lui, « c’est en Amérique qu’on m’a pour la première fois considéré comme un écrivain français. »

« L’autocritique est indispensable si l’on veut que soient fondés les reproches qu’on adresse aux autres » dit Yambo Ouologuem dans un livre couronné par le prix Renaudot en 1968 : Le devoir de violence : « L’esclavage en Afrique par les Arabes et la colonisation par les « notables africains » existaient avant l’arrivée des européens. La colonisation et l’esclavage n’étaient donc pas des « inventions extérieures à l’Afrique, apparues sur le continent en même temps que le « visage pâle. » Bien peu d’écrivains pour soutenir celui qui « déconstruisait » ainsi l’histoire de l’Afrique : « Le silence de l’Afrique fut assourdissant » !

Et si au lieu de parler d’Afrique, on parlait plutôt des Afriques ?  Car « en se dispersant à travers le monde, les Africains créent d’autres Afriques, tentent d’autres aventures peut-être salutaires pour la valorisation du continent noir. »

La dernière partie de cet essai qui a pris le titre du livre d’Ahmadou Kourouma Les soleils des indépendances rappelle avec force non seulement la responsabilité de l’Occident mais aussi celle de l’Afrique dans le grand malheur de ses populations.

Michèle M.

Le sanglot de l'homme noir, Alain Mabanckou, Fayard, 2012. 178 p.

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21 février 2012

Monsieur Le Paresseux d'Yveline Féray...

 monsieurleparesseuxProfitons de la réédition en poche pour proposer une nouvelle lecture de cette œuvre qui peut s’interpréter comme un roman historique (sur le Viêt Nam du XVIIIe), psychologique (la relation entre un médecin et son malade), philosophique (Lê Huû Trac est « un adepte du non-agir taoïste »). Mais c’est aussi un roman à suspense, le thème de l’éphémère en étant le signe le plus évident : « Ne dit-on pas que, vivre, c’est séjourner provisoirement ; mourir, c’est retourner chez soi ? ».

Le mystère est là, dès le début ; Lê Huû Trac a deviné qu’on allait venir le chercher, dans un rêve prémonitoire : « Un homme en sursis qu’un destin contraire enlèverait bientôt à sa famille, à ses travaux, à sa terre. ». Il craint d’être arraché à sa chère montagne et tout prend une valeur insoupçonnée : « C’était, au crépuscule, les pentes violettes du Hanh Son parcourues de héros pourprés ; à l’aube, les vapeurs sur l’étang et les bambous embrumés de rosée… ». Puis le destin frappe à la porte : un messager vient le chercher pour devenir le « médecin du Prince héritier, gravement malade depuis plus d’un an ». Impossible de se dérober, il faut partir : « Il s’étonna de ne point éprouver autre chose qu’une sorte de vertige. Il cria silencieusement ver le ciel, mais le ciel était vide. »

Et les ennuis ne font que commencer, le médecin se sent dépossédé de son libre-arbitre : « Là-haut, dans sa chère montagne, il s’était cru un véritable mélèze bruissant de chants d’oiseaux capable de durer encore bien des années. Illusion ! Maintenant il se faisait l’effet d’un paquet que les Gouverneurs de province se passeraient de main en main. ». Notre héros a la sensation d’être menacé, comme lorsqu’il rencontre le gouverneur intérimaire de la province : « Le gouverneur intérimaire avait beau sourire des lèvres, ses mâchoires contractées étaient celles d’un piège, ses yeux, deux silex, ses saillantes pommettes, deux lames prêtes à jaillir de leurs fourreaux. ». Soan, son domestique, a des soupçons (qui se révéleront justifiés) sur le mandarin-escorteur : « Ce faux mandarin-escorteur chercherait, soit à séquestrer son maître, soit à l’éliminer. ». L’inquiétant personnage disparaît, provoquant l’inquiétude du jeune homme qui ne voit plus qu’embuscades, et celle de son maître. Quand ils arrivent enfin à la forteresse de Thô Son, les attend un nouveau mandarin-escorteur qui va leur faire brûler les étapes, pour parvenir à Thang Long, la capitale.

Les suspicions ne s’apaisent pas car le médecin se sent prisonnier dans sa résidence de Trung Kiên, à l’intérieur de l’enceinte du palais du Grand Ministre Conseiller. Le Palais interdit est un labyrinthe où on ne voit personne mais où des regards sans visage vous épient, où s’opposent l’ombre et la lumière : « Brusquement, devant le Grand Ministre Conseiller, s’ouvrit un rideau de brocart, et le médecin fut englouti à sa suite dans le noir le plus noir d’un passage qui lui paraissait sans issue… Quand s’ouvrit un second rideau sur un corridor éclairé celui-là d’un flambeau, puis un autre et un autre encore… et ainsi à travers tentures et lumières – combien ? Lê Huû Trac n’aurait su dire – ils débouchèrent enfin dans la pénombre d’une vaste salle d’or et de vermillon. »

La rencontre avec le petit Prince, cet adultenfant si déconcertant, ne le libérera pas, bien au contraire : « D’immenses yeux enfantins s’agrippèrent soudain à lui, mais le médecin, libre encore – libre pour combien de temps ?–, s’en retournait vers le monde de la lumière et des bien-portants. ». Comment survivre : Malheur aux médecins qui déplaisent, dans cette atmosphère délétère, entretenue par les « deux araignées, la mère de Seigneur Trinh favorable à Khaï, et l’épouse du Seigneur, mère du si fragile prince héritier ? La mort du Seigneur mettra le feu aux poudres dans cette guerre de succession.

Pourtant c’est le petit Prince qui lui sauvera la vie : «  - Et vous, Vieux Maître, accordez à votre Seigneur l’ultime satisfaction de donner le seul ordre de Son règne éphémère ! Le seul qui sera exécuté ! Un ordre de vie ! », ce Prince énigmatique qui a renoncé à guérir, car il sait que sa descendance va s’éteindre et que la vérité se trouve après la mort. Le médecin quittera alors le palais par des chemins aussi mystérieux qu’à son arrivée.

Ne reste plus au lecteur qu’à abandonner le Maître, en méditant les premières phrases du livre : « - Les hommes sont victimes d’honneurs frivoles qui ne leur procurent que des ennuis. Se vanter ne peut égaler le plaisir de se cacher », et les dernières : « N’oublie pas. Mais, par respect pour Lui (Le petit Prince), observe le silence. ».

 Sylvie L.

 PS : Ce superbe roman mériterait de devenir un film ou un téléfilm, avec derrière la caméra, par exemple, Wong Kar-waï (In the mood for love) ou Zhang Yimou (Epouses et Concubines). Et même, soyons plus iconoclastes, imaginons une adaptation sous forme de jeu vidéo – qui, si elle en affadissait le sens, élargirait le cercle des lecteurs – car tous les ingrédients sont réunis : intrigues de palais, combats, labyrinthe, personnages sanguinaires…

Monsieur Le Paresseux, Yveline Féray, Editions Philippe Picquier, 2011 (réédition), 372 p.

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10 février 2012

1Q84, livre 2 de Haruki Murakami...

 

murakami21984-1Q84 seraient-ils deux mondes parallèles, lieu commun des romans de Science-fiction ? -Non ! Puisque 1984 n’existe plus nulle part ; il n’existe plus que 1Q84 et « nous avons pénétré dans cette temporalité » et inversement « cette temporalité a pénétré en nous. »

Dans le Livre 1, les destins des héros, Tengo et Aomamé, n’étaient pas parallèles mais les sinuosités de leur vie ne faisaient que se frôler. Dans le Livre 2, ce serait simpliste de dire que leurs destins se sont croisés ; «  il fallait, dit le prophète-leader de la secte des Précurseurs, que vous pénétriez tous les deux dans ce monde. Et, une fois dedans, vous aviez l’un et l’autre un rôle à y jouer que cela vous plaise ou non. » Ce monde, c’est l’année 1Q84. Les destins de Tengo et d’Aomamé sont maintenant irrémédiablement unis : « Il semblerait que nous nous rapprochions l’un de l’autre comme entraînés par un gigantesque tourbillon. Peut-être un tourbillon mortel. »

Ce qui les rapproche, c’est d’abord l’amour : « Une promesse qui n’a pas été faite ne peut être brisée ». Pour Aomamé : « Le noyau de mon moi, c’est l’amour ». Jamais le souvenir du jeune garçon de dix ans ne s’est estompé en elle. C’est « un amour inconditionnel, absolu » de sorte que, s’il faut ôter la vie ou donner la sienne, elle saura choisir pour que Tengo, lui, soit sauvé. Quand, de son côté, Tengo repense à son enfance, il a encore la sensation de la petite Aomamé lui serrant la main sans le moindre frémissement, sans la moindre hésitation : « l’empreinte dans son cœur était restée intacte. » Il avait décelé dans la limpidité et la profondeur extraordinaire de ses prunelles « une énergie farouche, hors du commun. » Et jamais aucune femme « ne laissa en lui une empreinte aussi nette et vivante que celle qu’avait imprimé la petite fille. »

Le « tourbillon mortel » qui les unit ce sont les forces dangereuses que Tengo, en collaborant avec Fukaéri à la rédaction de La chrysalide de l’air, a libérées : « Eriko a fourni la matière, Tengo en a récrit le texte de manière convaincante ; c’est là le travail qu’ils ont accompli en commun. » Par le hasard de leur rencontre, ils ont « formé une combinaison extraordinairement puissante » capable de libérer quelque chose de dangereux, en rapport avec ce que George Orwell appelait « crime de la pensée. » Tout cela reste, pour les deux héros, – comme pour le lecteur- profondément mystérieux et inquiétant. Le lecteur connaît maintenant le contenu de La chrysalide de l’air, étrange récit autobiographique de Fukaéri et non fiction romanesque née de l’imagination débordante de la jeune fille. Tengo et Aomamé, l’un et l’autre confrontés à la réalité mystérieuse, sont chacun en relation avec un intermédiaire des Little People qui peut leur faire comprendre leur passage en 1Q84 ; le radical contraste des situations c’est qu’Aomamé et le leader de la secte des Précurseurs sont unis par un objet de mort alors que Tengo et Fukaéri, fille du leader, le sont par une puissance de vie.

Je lis 19Q4 comme un roman d’amour : un homme, une femme, qui s’aiment depuis vingt ans, se cherchent et, pourtant si près l’un de l’autre, ne peuvent se trouver. Je lis 19Q4 comme une évocation réaliste du japon de 1984: On traverse l’enchevêtrement des rues résidentielles de Tokyo et on débouche dans les inextricables embouteillages du périphérique n°8… On mange une soupe au miso au tofu et aux algues wakamé…. Les stridulations des cigales dans les arbres du jardin sont étourdissantes… Inondation à cause de pluies diluviennes dans la station de métro d’Alasaka-mitsuké… On prend le train pour Chiruka où se bouscule la foule des amateurs de baignades en mer… On se souvient de la Mandchourie si durement colonisée par le Japon ; d’un orphelinat d’Okkaïdo où vivent, si l’on peut dire, un jeune coréen rapatrié de Sakhaline, un métis de Noir et de prostituée, « les plus basses des castes »… Je lis 1Q84 comme un étrange et séduisant récit, l’imagination sans préjugés, acceptant que la frontière entre réalité et fiction soit incertaine. Je lis 1Q84 comme une allégorie qui pose des questions qui ont toujours été et resteront troublantes.

Nous avons encore en mémoire un passage-clé du livre 1 où l’auteur cite le 1984 de George Orwell décrivant « une société future très sombre, sous le joug du totalitarisme. Rigoureusement contrôlée par un dictateur, Big Brother. La moindre information est soumise à la censure, l’Histoire est sans cesse récrite. Le héros travaille dans un ministère, sa tâche consiste à remplacer les mots, à choisir les nouveaux termes qui conviennent. Du fait qu’une nouvelle Histoire est fabriquée, l’Histoire ancienne doit être entièrement annulée. Comme la langue doit changer, la signification des mots en vigueur jusque- là change aussi. L’Histoire ne cesse d’être récrite, si bien que plus personne, en fin de compte, ne parvient à savoir ce qui est vrai. Plus personne ne sait qui est l’ennemi, qui est l’allié. Voilà de quoi parle le livre.

-Récrire l’Histoire…

-Dépouiller l’Histoire de sa vérité, c’est comme dépouiller quelqu’un d’une partie de sa personnalité. C’est un crime. »

« …savoir ce qui est vrai. » Haruki Murakami amène ses personnages à débattre de ce sujet perpétuellement d’actualité et incite donc, ses lecteurs à se poser des questions et à prendre position en se fondant sur leur expérience individuelle. Au cours de l’ultime et dramatique échange entre Aomamé et le leader-prophète de la secte des Précurseurs, la jeune femme affirme que de son point de vue : « la vérité est discernable, elle est vérifiable. » Mais il n’est pas difficile pour son interlocuteur d’ébranler cette conviction : la vérité s’accompagne souvent de grandes souffrances et « presque personne ne cherche des vérités douloureuses. Ce dont les hommes ont besoin, c’est de quelque chose de beau, d’agréable, qui leur fait croire, au moins partiellement, que leur existence a un sens. » Ces propos font écho à ce que Tengo, de son côté, dans une dernière conversation avec le très inquiétant Ushikawa, lui a entendu dire : « Rester dans l’ignorance dans ce monde, ça a du bon. » Que l’auteur fasse allusion à la Légende du Grand Inquisiteur confirme que 1Q84 a l’ambition d’aborder des questions essentielles : la Vérité, le Bien, le Mal. « Si le bien absolu n’existe pas dans ce monde, le mal absolu non plus n’existe pas… Le bien et le mal ne sont pas des valeurs fixes et intangibles… Un bien peut à l’instant suivant être changé en mal. Et inversement. Dans Les Frères Karamazov, Dostoïevski a fort bien dépeint cet état de chose. » (On n’a pas oublié le terrible constat du  Grand Inquisiteur: la plupart des hommes préfèrent le bonheur, même s’il faut le payer de leur aliénation. « As-tu donc oublié que l’homme préfère la paix et même la mort à la liberté de discerner le bien et le mal ? Il n’y a rien de plus séduisant pour l’homme que le libre-arbitre, mais aussi rien de plus douloureux ? »)

L’essentiel, ici, est de préserver un équilibre et le livre 2 de 1Q84 me semble montrer combien il est actuellement « difficile d’avoir un jugement sur ce qui est juste ou non » selon les mots mêmes de l’auteur.

Michèle M.

1Q84. 2, Juillet- septembre, Haruki Murakami, Belfond, 2011. 529 p.

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08 février 2012

Les souvenirs de David Foenkinos...

      Le narrateur, qui rêve de devenir écrivain, a trouvé un emploi de veilleur de nuit dans un petit hôtel parisien. souvenirsUn soir, le propriétaire de cet hôtel voyant que son employé prend des notes, lui demande s’il écrit et lui déclare : Tu sais que Modiano, quand il avait à peu près ton âge, a été veilleur de nuit ici. » D’où ce souvenir imaginé par le narrateur :

 Un souvenir de Patrick Modiano

«  Une grande partie de l’œuvre de Patrick Modiano est hantée parla Seconde GuerreMondiale. Il éprouve l’étrange impression d’avoir vécu cette période, alors qu’il est né en 1945. Son obsession des faits, des noms, des lieux, ou même des horaires de trains offre le goût d’une autobiographie anticipée ; peur-être même, pourrait-on aller jusqu’à parler de mémoire d’outre naissance.modiano3

Livret de famille, publié en 1977, compte parmi ses livres les plus personnels. En exergue, il reprend ce si beau vers de René Char : Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir ». Dans Livret de famille il y a surtout cette phrase qui me semble être une des clés de son œuvre, une phrase qui me touche particulièrement tant elle fait écho à des étrangetés que je peux ressentir, et qui confère au souvenir une folie qui nous échappe : Je n‘avais que vingt ans, mais ma mémoire précédait ma naissance. »

Présenté par Monique L.

 Les souvenirs, David Foenkinos, Gallimard, 2011. 265 p.

 Crédit photo : Electre.

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27 janvier 2012

1Q84 de Haruki Murakami...

1q841Q84 : hybride imprononçable, est déjà paré du mystère qui sera en partie le charme de ce roman.

Q : le chiffre 9 se prononçant kyu en japonais ; ichi-kyu-hachi-you : 1984 fait immédiatement penser au roman de George Orwell ; l’auteur y fait d’ailleurs référence. C’était à l’époque de son écriture -1948- un roman d’anticipation, une allégorie des régimes totalitaires comme celui de Staline, mais aujourd’hui « nous sommes vraiment en 1984 ». Deux vies parallèles se frôlent, celles d’ Aomamé et de Tengo, deux lignes ondoyantes plutôt qui ignorent qu’elles ont ou ont eu des points de jonction.

Le patronyme Aomamé : Haricot de soja vert, peut faire sourire, mais la jeune femme de vingt-neuf ans qui le porte serait plutôt troublante et inquiétante. Elle sait avec une extraordinaire dextérité, et une arme de son invention,  « déplacer vers un autre monde » des bourreaux de femmes. Cette célibataire enseignant à Tokyo dans un club de sport les arts martiaux et le stretching, à qui « l’ascèse et la tempérance avaient été inculquées dès son plus jeune âge », ne recherche volontairement que des rencontres masculines sans lendemain ; conséquence peut-être de sa révolte contre les valeurs respectées par la secte des Témoins dont ses parents étaient de fervents adeptes et à laquelle elle n’a pu échapper, à dix ans, que par la force de sa volonté. Elle fréquente une sympathique, intelligente, riche, élégante et redoutable vieille dame « pleine d’une fureur justicière » qui lui a donné le goût des mesures concrètes d’élimination mais « ne vous faites aucun souci. Ce que nous faisons est juste » ; mieux vaut s’en persuader ! Elle accueille aussi généreusement dans sa safe house des femmes ou des fillettes victimes des hommes.

Tengo, comme Aomamé, a vécu une enfance douloureuse ; que croire des récits de son père sur la disparition de sa mère ? D’ailleurs cet homme est-il son père ? Le père est « borné et inculte », le fils a une intelligence exceptionnelle, une immense curiosité intellectuelle ; un vrai génie mathématique remarqué depuis son enfance. L’un est petit, trapu, chétif ; l’autre est très grand, bien bâti, le front large, le nez fin :« des visages pratiquement à l’opposé l’un de l’autre ».Cet enseignant de mathématiques se sent avant tout romancier même s’il n’a encore rien publié; l’éditeur Komatsu, dont le côté calculateur et manipulateur freine quelque peu l’amitié de Tengo, a su le tenter assez pour qu’il accepte de donner une forme plus littéraire à un étrange et fascinant manuscrit : La chrysalide de l’air imaginé -mais s’agit-il vraiment d’un récit d’imagination ?- par une jeune dyslexique de dix-sept ans Fukaéri dont la vie est aussi compliquée que mystérieuse. Habilement récrit par Tengo La chrysalide de l’air devient un best-seller comme Komatsu l’avait espéré mais la situation, si la Presse est trop curieuse, menace d’être difficile à gérer. Pourquoi le professeur Ebissumo, le père adoptif en quelque sorte d’Eri, s’est-il prêté à cette sorte de supercherie ? C’est qu’il poursuit un but.

L’alternance systématique des chapitres consacrés l’un à Aomamé, l’autre à Tengo, semble dissocier les personnages; ils ont au contraire plusieurs points communs :

Un souvenir d’enfance : une petite fille de dix ans serre bien fort dans la sienne la main d’un petit garçon.

Deux enfants ont rejeté définitivement un milieu familial traumatisant.

Deux célibataires d’une trentaine d’années ne veulent vivre que des liaisons sans avenir avec des partenaires nettement plus âgés.

Elle se sent irrésistiblement attirée, pendant un trajet en bus, par un jeune homme qui lit en face d’elle et ne la remarque pas.

Ils connaissent l’un comme l’autre une jeune fille qui a eu des contacts avec de mystérieux « Little People ».

Ils ont un intérêt de recherche commun pour la secte des Précurseurs dont la section révolutionnaire dissidente et ultra violente : l’Aube, a fait parler d’elle au cours d’affrontements sanglants avec la police en 1981. Qui sont les Précurseurs et quels sont leurs objectifs ? Mener une vie simple en autarcie et atteindre la sérénité par la purification du corps et les exercices spirituels. Ce n’est pas ce que disent certains fidèles qui ont perdu leurs illusions.

Ils éprouvent de curieuses et nouvelles sensations similaires : Elle avait « l’impression que son corps subissait une distorsion » ; « Il eut alors la sensation que son corps entier se tordait puissamment. » Le fantastique se glisse dans le quotidien : ainsi Aomamé a le pouvoir d’observer les deux Lunes qu’Eri évoquait dans La chrysalide de l’air et dont Tengo introduit le thème dans le roman qu’il est en train d’écrire :

« Que signifierait un monde qui n’est pas celui d’ici ? ».

Les Little People et La Chrysalide de l’air existent-ils vraiment comme l’affirme Fukaéri ou sont-ils une allégorie comme l’a été le Big Brother de George Orwell ? « Ne pensez-vous pas que le contraste des termes est extrêmement significatif ? »

Michèle Morel.

1Q84. 1, Avril-juin, Haruki Murakami, Belfond, 2011. 533 p.

 

 

 

 

 

 

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17 janvier 2012

Le système Victoria d'Eric Reinhardt...

systeme2On aimerait parler de vision romanesque pessimiste, de portraits-charge, mais à quoi bon nier : telle est la société contemporaine, quelle que soit l’idéologie politique de ceux qui lui donnent le ton. Victoria de Winter, responsable des ressources humaines d’une puissante société britannique, est l’irrésistiblement séduisante et dangereuse représentante de la société libérale, elle est « du côté de ceux qui fabriquent les problèmes » ; son salaire annuel s’élève à 350000 € -et ne parlons pas de l’octroi de stock-options qui « si elle les réalisait, se chiffreraient à trois millions d’euros »- . David Kolski, architecte reconverti en directeur de travaux, se présente comme un homme de gauche ; il se tue au travail pour un salaire médiocre – mais tout est relatif !- afin de répondre aux exigences irréalistes d’un promoteur affolé à l’idée des pénalités exorbitantes qu’il devra verser à ses clients en cas de retard de construction des cent cinquante étages de la tour Uranus ; pénalités que les clients, eux, verraient plutôt favorablement ! Quel que soit le système, il broiera les individus.

Tout le système est fondé sur le mensonge, et ce, à tous les niveaux. Manipulation des syndicats, par exemple ; la DRH peut leur dire sans sourciller exactement le contraire de ce qu’elle leur a juré de faire quinze jours plus tôt. Le système c’est de ne « jamais se laisser enfermer par aucun engagement […] de quelque nature qu’il soit ». « Tel était le système qui fondait l’existence de Victoria : ne jamais être à la même place, se segmenter dans un grand nombre d’activités et de projets, pour ne jamais se laisser enfermer dans aucune vérité- mais être à soi-même, dans le mouvement, sa propre vérité. » « Il n’y avait que le sexe pour interrompre sa fuite en avant. »

La relation individuelle n’est pas moins gangrenée que le milieu politique ou social. David et Victoria ont au départ un point commun : « C’est peut-être cela l’histoire de notre rencontre. On est aimés tous deux par nos conjoints, mais détestés par nos belles-familles, alors une part de nous-mêmes se sent autorisée à aller chercher ailleurs cette petite dose d’amour dont on nous prive. » Voilà donc un homme qui aime son épouse -Sylvie est une femme psychologiquement très fragile, mais très attachante- et donc, se refuse à la tromper en ayant une liaison mais entendons : une liaison durable ; les rencontres d’une nuit avec des inconnues qu’il ne reverra jamais n’ont rien à voir, selon lui, avec de l’infidélité ; « tu vois, dit-il à Victoria, quand on s’est rencontrés, nous étions chacun dans un système. Moi, mon système c’était d’avoir une maîtresse une fois de temps en temps, assez rarement, et de ne la voir qu’une fois. Toi, ton système c’était d’avoir un amant permanent… » Le voilà donc attiré dans le système de quelqu’un d’autre qui ne peut que le briser.- La construction du roman ne laisse au lecteur aucune illusion.- Le bonheur se confond avec le plaisir ; il faut aller au bout de ses fantasmes et il n’y a pas de plaisir sans le luxe, la puissance et le sexe aux pulsions de plus en plus incontrôlables voire fatales… Victoria peut d’ailleurs se demander si  la perversité ne serait pas « l’unique destination, le seul apanage des passions parallèles ».

C’est le culte d’individus hors norme qui n’ont à se justifier devant personne ; dans le système Victoria, il ne faut pas voir les choses « d’un point de vue basique, sans hauteur d’esprit. Les interdits moraux, nous n’avons jamais pensé qu’ils nous concernaient, ni qu’ils pouvaient nous limiter : on vous les laisse volontiers, vous qui avez besoin de repères. » David n’a que trop raison d’avoir peur !

Michèle M.

(Article conseillé : « La tour infernale » in Le Magazine Littéraire n° 511)

Le système Victoria, Eric Reinhardt, Stock 2011. 521p.

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22 décembre 2011

Des lanternes à leurs cornes attachées de Radhika Jha...

deslanternescornesNous découvrons, dans ce roman fleuve, la campagne indienne et ses mentalités. On apprend dans le microcosme d’un petit village comment se vivent le système des castes, la corruption, les changements dus au progrès ou les catastrophes climatiques, la condition féminine, la religion… L’Inde est aussi représentée par une vache qui nous livre aussi une partie de sa vie intérieure (c’est peut-être une première en littérature ?). Un roman ambitieux, foisonnant, humoristique et attachant.

Richard F.

Des lanternes à leurs cornes attachées, Radhika Jha, P. Picquier, 2011. 571 p.

Crédit photo : Electre.

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07 décembre 2011

Les solidarités mystérieuses de Pascal Quignard...

solidaritesmysterieusesRomancier, poète et essayiste, Pascal Quignard est né en 1948. Après des études de philosophie, il enseigne à l'Université de Vincennes et à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Il a fondé le festival d'opéra et de théâtre baroque de Versailles, qu'il dirige de 1990 à 1994. Puis il démissionne de toutes ses fonctions pour se consacrer à son travail d'écrivain.

Comme dans son précédent roman, Pascal Quignard met au coeur de son récit, une femme qui fuit, décide de rompre les artifices de sa vie, familiale, sociale et professionnelle et part à la recherche d'elle-même. Mais quand Ann dans "Villa Amalia" fuit, guidée par le hasard, Claire dans "Les solidarités mystérieuses", va plonger et se fondre dans les traces et les paysages de son enfance en Bretagne, à St Enogat. "Elle aimait ce lieu. Elle aimait cet air si transparent, par lequel tout était plus proche. Elle aimait cet air si vif, où tout s'entendait davantage. Elle éprouvait le besoin de reconnaître tout ce qu'elle avait vécu. Elle ressentait le besoin de reconnaître tout ce qu'elle avait découvert du monde, ici, jadis. Et peu à peu elle se souvenait en effet de tout, des noms, des lieux, des fermes, des ruisseaux, des bois."

Hantée par une angoisse profonde, des douleurs anciennes, des bonheurs ratés, ignorant la pluie et le vent, de l'aube à la nuit tombée, elle marche. Ignorant la fatigue, le froid, les griffures des ronces, elle gravit les chemins de douaniers, grimpe sur les rochers, se faufile dans les cavités, mais aussi elle se fige pendant des heures, accroupie, immobile, méditative face à la mer. Elle se fond si bien dans le paysage qu'elle devient elle-même sentiers, rivages et roches: "Le paysage soudain s'ouvrait, venait vers elle et c'est le lieu lui-même qui l'insérait en lui, la contenait d'un coup, venait la protéger, faisait tomber la solitude, venait la soigner."

A côté de ces lieux retrouvés, de cette "solidarité mystérieuse" noués depuis l'enfance entre Claire et les paysages de St Enogat, surgissent des personnages profondément liés à son passé et auxquels elle est indissolublement, solidairement et mystérieusement attachée. Son jeune frère Paul, sa "mère d'adoption", professeur de musique de son enfance et surtout à Simon le grand et seul amour de sa vie. Les voix de ceux qui l'entourent décrivent, éclairent, les étapes parfois dramatiques de la jeunesse de Claire et de Jean, les solidarités anciennes surgissent, les mystères s'éclaircissent quelque peu. Mais s'impose dans le tissu des relations humaines, l'amour unique, devenu impossible de Claire et Simon. Et on retrouve là, avec la fuite, un des thèmes récurrents chez Quignard, l'indicible douleur de la perte de l'amour unique. Face à Claire et Simon comment ne pas penser à Sainte-Colombe dans "Tous les matins du monde", à Meaume dans "Terrasse à Rome". L'auteur précise sa pensée dans "Vie secrète" :"La vie de chacun de nous n'est pas une tentative d'aimer. Elle en est l'unique essai".

Angoissée par l'énigme d'être au monde, Claire, comme la plupart des personnages de P. Quignard, est habitée de sentiments contradictoires, violence et douceur, tristesse et exaltation, révolte et sérénité. Ils partagent avec leur auteur le goût du silence, la volonté de s'absenter, de s'extraire de la vie, de s'éloigner du monde.

Janine B.

Les solidarités mystérieuses, Pascal Quignard, Gallimard, 2011. 251 p.

Crédit photo : Electre.

 

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