Lire sur les remparts !

27 mars 2020

Avant que j'oublie d' Anne Pauly...

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Anne Pauly a écrit son premier roman avec Avant que j'oublie mais ce ne sont sans doute pas ses premiers essais dans l'écriture qui s'affichent ici.  La beauté de ses phrases, l'humour quelle oppose à la tristesse du deuil comme un moyen de tenir debout et d'échapper à l'effondrement pourraient toucher plus d'un lecteur.

C’est un beau roman d'amour, celui d’une grande affection portée par une fille vis à vis d'un père qui a semé la terreur dans la maison autrefois. De cette expérience de vie, de cette jeunesse perturbée par l'alcoolisme de son papa, naîtra un amour inconditionnel que les découvertes, faites par Anne au moment de mettre de l'ordre dans la maison familiale, ne feront que raviver. 

Emmanuel C.

*

C'est un récit de deuil qui est aussi un récit de vie, un adieu d'une fille à son père. C'est Anne Pauly qui se souvient de son père qui vient de mourir et qui lui a laissé des souvenirs contrastés, des sentiments ambivalents : "un monstre attachant", "un ogre timide".  Elle évoque, sans pathos, et beaucoup d'humour tout l'amour qu'elle avait pour ce père qu'elle n'a pas toujours compris.

Anne Pauly a écrit un premier roman émouvant et drôle sur un sujet personnel et universel.

Claudine R.

                       

Avant que j'oublie, Anne Pauly, Verdier, 2019. 137 p. (Prix Envoyé par la poste 2019).

Crédit photo : Electre.

                           

 

 

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26 mars 2020

Propriété privée de Julia Deck...

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Du rêve au cauchemar… Les Caradec quittent leur appartement parisien pour s’installer dans l’écoquartier d’une douillette ville de la banlieue parisienne, où vient de se construire leur maison. Leur allée se compose de quatre maisons mitoyennes de chaque côté.

Tout aurait pu bien se passer si les Lecoq n’avaient pas emménagé dans la maison mitoyenne de la leur.

Le couple modèle montre très vite son vrai visage, bruyants, cyniques, cruels, manipulateurs, ceux-ci montent un plan machiavélique pour pousser les Caradec à bout.

Les Caradec sont des proies faciles: lui est suivi depuis des années pour troubles psychiatriques graves; elle tente de tenir bon et d’aimer son mari malgré tout, alors que la folie ronge leur couple.

Julia Deck fait parler la narratrice, Mme Caradec. Celle-ci s’adresse à son mari et lui raconte tout le déroulement de l’affaire, comme si dans sa brume chimique, il n’avait pu tout suivre, alors qu’il en a été le principal protagoniste. L’effet n’en est que plus réaliste.

Son écriture, à la fois incisive et cinématographique, ajoute un rythme oppressant à l’histoire. La touche de sarcasme pour dépeindre ces parisiens bobos exilés aux portes de Paris, persuadés de limiter leur empreinte carbone, est délicieuse.

Un éditeur qui me surprendra toujours. J’ai aimé ce roman que j’ai dévoré, luttant contre le sommeil pour le finir. Je vous le conseille.

Emmanuelle C.

Propriété privée, Julia Deck, Minuit, 2019. 173 p.

Crédit photo : Electre.

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25 mars 2020

La panthère des neiges de Sylvain Tesson (Prix Renaudot 2019)

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En 2018, Sylvain Tesson part avec le photographe Vincent Munier et deux personnes de son équipe pour photographier sur les hauts plateaux tibétains les dernières panthères des neiges. Il livre ses réflexions sur la menace que représente l’homme pour le règne animal, sur la raréfaction des espèces mais aussi sur la spiritualité asiatique.

« Moi qui aimais courir les routes et les estrades, accepterais-je de passer des heures, immobile et silencieux ?

Tapi dans les orties, j’obéissais à Munier : pas un geste, pas un bruit. Je pouvais respirer, seule vulgarité autorisée. J’avais pris dans les villes l’habitude de dégoiser à tout propos. Le plus difficile consistait à se taire ».

 

Je l’ai lu avec beaucoup de plaisir d’une part parce que Sylvain Tesson sait si bien, par l’écriture, nous faire partager ses idées ; découvertes, aventures. C’est, à chaque livre, une nouvelle facette de lui-même qu’il nous dévoile.

D’autre part, voir Sylvain Tesson à l’affût de la panthère des neiges dans l’immobilité et le silence couché dans la neige par moins 20 degrés, est pour le moins insolite pour ce marcheur infatigable et bavard.

Par ailleurs, quand on sait l’accident qu’il a eu, cette épopée relève de l’exploit.

Et l’avoir vue, cette panthère si rare et si sauvage, est la récompense pour lui comme pour le lecteur.

 Alix.

La panthère des neiges, Sylvain Tesson, Gallimard, 2019. 176 p. (Prix Renaudot 2019).

Crédit photo : Electre

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20 novembre 2019

Le Ghetto intérieur de Santiago H. Amigorena... (Prix du Club-lecture de la Bibliothèque municipale de Dinan 2019)

ghettoMercredi 30 octobre, Prix du Club-lecture de la Bibliothèque municipale de Dinan

«  Vincente avait été un homme installé… Il était devenu un fugitif, un traitre. Un lâche. Il était devenu celui qui n’était pas là où il aurait dû être, celui qui avait fui, celui qui vivait alors que les siens mouraient ; Et à partir de ce moment-là, il a préféré vivre comme un fantôme, silencieux et solitaire. »

Histoire d’une insoutenable culpabilité : celle d’avoir fui la Pologne devant la montée de l’antisémitisme ; d’avoir laissé derrière lui une mère, un frère… coupable d’avoir été soulagé de s’être éloigné d’eux, coupable de leur avoir survécu. Un innocent coupable de la mort d’une mère exterminée à Treblinka avec des milliers d’autres juifs, d’un frère tué dans le ghetto de Varsovie… Le silence sera son ultime secours : « Plus. De. Mots », son addiction aux jeux, une façon de se détruire jour après jour.

Le récit est très personnel mais la réflexion universelle : Comment peut-on définir un individu ? Et comment définir, pour ce cas particulier, ce que veut dire « être juif » ? De quoi se nourrit notre culpabilité ? Que choisir face aux tragédies de l’Histoire : la parole ou le silence ? «  J’ai souvent écrit que l’oubli était plus important que la mémoire » et pourtant « j’ai souvent affirmé, en écrivant, que j’écrivais seulement pour survivre à mon passé. » Réflexion sur la transmission… C’est passionnant et profondément émouvant.

Michèle M.

***

On pensait avoir tout écrit sur l’Holocauste ? On n’avait pas encore écrit « Le Ghetto intérieur ».

Vicente Rosenberg aimait la Pologne, la langue allemande, ses auteurs et ses poètes, aimait l’Europe. Il aimait moins être juif : être juif lui pesait, de même que sa famille, sa mère et leurs fêtes religieuses.

Mais en arrivant à Varsovie, jeune étudiant, il prend la mesure de l’antisémitisme ambiant et a la bonne idée, en 1928, de fuir cette Europe qui le hait et cette famille qui lui pèse.

Il construit sa vie à Buenos Aires avec Rosita, est heureux et garde ses distances avec sa mère restée en Pologne.

Mais l’histoire le rattrape : en 1940, il n’est plus question d’être Polonais, Allemand, Français ou Argentin. Il est question d’être juif ou non-juif.

Et devant l’horreur de ce que Vicente commence à percevoir des maigres nouvelles venant de Varsovie, il va s’emmurer dans la culpabilité d’avoir abandonné sa mère, au même rythme que celle-ci sera emmurée à Varsovie par les nazis : chacun son ghetto, chacun son cauchemar.

Ce roman de Santiago H. Amigorena est merveilleusement écrit, il interroge, éclaire, réunit et redonne espoir. C’est un des plus beaux romans que j’ai lus cette année.

Emmanuelle C.

***

Comment survivre à l’innommable ?

« Pour bien avancer il ne faut pas trop se retourner. »

Seule manière de survivre : oublier… ne pas vouloir savoir.

Ce n’est pas propre à la Shoah, c’est idem pour les disparus d’Argentine.

S’installer dans le silence, refuser de penser à l’horreur d’une vie coupable pour avoir pris la fuite, abandonner sa mère, ne pas avoir été là où il fallait, avoir manqué à sa destinée.

« Un silence si fort, si continu, si acharné que tout deviendrait lointain, invisible,inaudible. Un silence si tenace que tout se perdrait dans un brouillard de neige. » 

Comment combattre le silence ? « On le combat avec l’écriture qui est une autre forme de silence.»

Comment revivre, arrêter de perdre ?

« Il faut faire quelque chose contre le rien que je peux. Je peux rien. Je ne peux rien. »

« Etre de nouveau un homme. Un homme qui vit. Un homme qui vit. Un ami. Un mari. Un père. Un… un enfant. Etre. De nouveau, un enfant. »

L’auteur décortique les mots Shoah, Génocide, Solution finale, Crime sans nom, sans pouvoir en mesurer l’horreur.

Les mots s’enchaînent, les phrases se répètent comme un chant mélancolique.

Mémoire d’une famille, de toutes les familles assassinées de l’Humanité.

Jacqueline B.

***

Le Ghetto intérieur, Santiago H. Amigorena, P.O.L., 2019. 190 p. (A aussi obtenu le Prix des libraires de Nancy-Le Point 2019).

Crédit photo : Electre.

 

 

13 avril 2019

Rencontre littéraire avec Marc Roger à la bibliothèque le 20 mars 2019...

Ce mercregregoiredi 20 mars 2019 nous avons accueilli avec beaucoup de plaisir Marc Roger.

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Marc Roger est un lecteur public professionnel au sein de La voie des livres.

Une quinzaine de personnes est  présente dans la salle Mathurin Monier pour l'écouter. Pour son quatrième passage en nos murs cet amoureux des livres est venu nous présenter son premier roman Grégoire et le vieux libraire.

Marc Roger a écrit auparavant trois ouvrages où il présente ses expériences de lecteur : pendant ses tours de France, de la Méditerranée, ou encore son périple Saint-Malo - Bamako, à pied et à voix haute ! Après avoir publié  ces trois récits de voyage, les libraires l’ont encouragé à écrire un roman. Mais il faut du temps. La graine était semée mais pendant quatre à cinq ans rien.

Pourquoi ce livre ? Pourquoi Grégoire et le vieux libraire ? L’échange est lancé.

Marc Roger parle d'une voix tranquille, nourri de ses expériences, le livre parlera de lecture. Il construit une histoire autour de deux personnages : un vieux libraire, monsieur Picquier, qui vit dans une maison de retraite. Sa chambre de 8 m² accueille 3 000 livres ! Marc Roger a interviewé des libraires à la retraite, pour avoir un matériau crédible. Pour alimenter l'histoire, il s’est également inspiré de son vécu et des centaines de lectures qu'il a partagés dans des maisons de retraite.

L'autre personnage est un tout jeune homme sorti trop vite du système scolaire : Grégoire. Il a trouvé un travail dans la maison de retraite du vieux libraire, il ne sait pas bien quoi faire de sa vie. Grégoire travaille aux cuisines et à la blanchisserie où il est harcelé par un collègue. Il essaie de s’en échapper en aidant dans les autres services. Il rencontre ainsi le vieux libraire, entouré de livres mais qui ne peut plus lire ! Et c’est le jeune homme, qui pour avoir une heure de répit, propose au vieil homme de venir lui faire la lecture. Il commence avec le vieux libraire, puis d’autres pensionnaires viennent écouter, la chambre n’est plus assez grande, il faut le salon …

Marc Roger lit un extrait, s’anime, se lève, les personnages sont là. L’assistance est captivée, elle assiste à l’entraînement de Grégoire. Le vieux libraire le fait, en effet, se baigner dans le canal pour lui faire travailler sa diction ! Marc Roger nous dit avoir appliqué lui-même cette méthode pour faire travailler son diaphragme, son œil est malicieux. Plaisante-il ? Nous ne le saurons pas.

De nouveaux échanges s’installent entre Marc Roger et le public présent. Chacun parle de son expérience de lecture à voix haute. Il ne faut pas avoir peur nous rassure-t-il, il faut se lancer, ne pas avoir peur d’être ridicule. Et puis adapter le curseur en fonction du public comme Grégoire à la maison de retraite. Marc Roger a un regard bienveillant sur les expériences de chacun et nous encourage.

Ce livre parle de nos angoisses, de la difficulté de choisir son chemin quand on est jeune, mais aussi de la fin de vie, du corps qui s’abîme. L’expérience de Grégoire montre la dureté de la vie, de la vie professionnelle mais que l’on peut, par la lecture, trouver un moment hors du temps, se mettre dans une bulle, et évacuer le stress de la vie.

Les personnes qui l’ont lu soulignent que c’est un livre rempli d’humanité, d’émotions, avec beaucoup de compassion.

Marc Roger termine par une nouvelle lecture, un album jeunesse dans Dans la gueule du monstre de Colette Barbé-Julien. Dans le livre, Grégoire le lit aussi à l'occasion de l’arbre de Noël de la maison de retraite. Marc Roger lit livre ouvert : il a recopié le texte au dos et peut ainsi le lire tandis que le public voit les images. Il fait vivre les personnages, il donne, il joue avec les voix. Les adultes présents suivent, sourient, rient. Quand le lecteur est bon il n’y a pas d’âge pour écouter un livre.

Chacun repart après avoir passé un très bon moment et fait une très belle rencontre.

Nathalie O.

Grégoire et le vieux libraire, Marc Roger, Albin Michel, 2019. 233 p.

Dans la gueule du monstre, Colette Barbé-Julien, Jean-Luc Bénazet, Milan Jeunesse, 2007. 36 p.

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19 décembre 2018

Quatre-vingt-dix secondes de Daniel Picouly...

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Ce récit commence par un duel au Jardin botanique, une aventure à la Paul Féval. Plus tard, avec Othello, Louise et son barbon, on pense plutôt à Marivaux. Mais en fait, et l’auteur le dit page 126 : « ... même pas une fable, une farce ! »

             On est au théâtre ! L’inventivité dans les mots, les tournures de phrases, la verve, le panache d’un texte truculent, piqué de bons mots, de formules lyriques, parfois teinté de poésie.

Il y a même le deus ex machina, la montagne elle-même, la Pelée, qui réalise la mise en scène, qui mène la danse et le récit à la première personne.

            D’autres personnages prendront la parole : la rivière Roxelane, le tourbillon qui décroche un petit rôle, et plus loin Mona, la grand-mère un peu sorcière.

            La montagne nous raconte comment et pourquoi la catastrophe va se produire.

            Page 188, elle nous révèle une des clés de sa colère : l’attribution des noms aux anciens esclaves, « une débauche de vexations (…). Pourquoi n’ont-ils pas compris que tout commençait par le nom ? Le renoncement ou la révolte. Moi qui souffre encore aujourd’hui d’être la Pelée, la galeuse, je me suis sentie trahie ». Cela donnera lieu à une explosion en 1852, « une éruption de déprimé ».

            Depuis tant d’années, elle a vu la corruption, les brimades, la terre et les hommes malmenés, les décisions arbitraires ... Mais elle va prendre sa revanche !

            Le décor est planté, les protagonistes vont apparaître, avec tout le panel des défauts et qualités de notre humanité. Bassesse, orgueil, amour, jalousie, honneur, regrets, préjugés, goût du lucre et du pouvoir, bons sentiments ...

             C’est du grand spectacle !

            On savait que l’histoire finirait mal, mais on dévore ce livre jusqu’à l’apothéose de la Pelée :

8 mai 1902, 30.000 morts.

             Bravo l’artiste !

 Chantal B.

Quatre-vingt-dix secondes, Daniel Picouly, Albin Michel, 2018. 264 p.

Crédit photo : Electre.

                                                                  

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11 décembre 2018

Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu...(Prix de la Feuille d'or 2018, Prix Blù Jean-Marc Roberts 2018, Prix Goncourt 2018)

leurs enfants

D'abord le cadre : une ville vosgienne fictive, Heillange (allusion à Hayange, à Florange ?) avec ses hauts fourneaux éteints dont l'ombre plane sur les gens. A proximité, un lac immobile sous la chaleur et une forêt de sapins touffue, un peu inquiétante.

Ensuite une temporalité : quatre étés de 1992 à 1998, comme des saisons. Enfin de vrais personnages.

Au commencement, Anthony a 14 ans. Il est issu d'une famille cassée ; il n'est pas heureux à l'école. Il est plombé par le déterminisme social, ses rêves sont encalminés.

Il va grandir avec son cousin, tomber amoureux de Stéphanie d'un milieu plus aisé qui connaît les codes pour s'en sortir et lui échappe, se frotter à Hyacine l'immigré…

L'auteur excelle à évoquer ces adolescents, leurs désirs, leurs doutes, leur rage de vivre, leurs déceptions. Cela pourrait être sombre mais l'auteur les retranscrit avec une densité, une énergie, une sensibilité communicative. Les dialogues sont d'une grande justesse, l'évocation de la ville et de ses habitants est hyper réaliste. L'ironie de l'illusion de la fraternité lors de la finale de la coupe du monde de football nous fait rire jaune et nous bouleverse.

Quel sera le futur de ces zones déshéritées et de ces jeunes qui semblent condamnés à mener la même existence que leurs parents ?

Un vrai roman, à la fois sociologique et d'initiation, passionnant malgré quelques longueurs.

Maryvonne D.

Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu, Actes Sud, 2018. 425 p.

Crédit photo : Electre.

 

 

 

 

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29 novembre 2018

Ça raconte Sarah de Pauline Delabroy-Allard...

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Ça raconte Sarah est un livre qui raconte l'amour sous sa forme la plus pure. Ça raconte surtout le silence d'une femme qui croise la route de Sarah, qui tombe sous son charme et  qui semble dépassée par cette "violence" amoureuse. Elle, dans sa vie monotone, se retrouve devant une montagne, quelque chose de l'ordre du gigantisme. Elle, dont on ne connaît même pas le prénom, vit soudain sous le règne de Sarah, elle ne peut qu'essayer d'être au mieux l'élément modérateur de cette liaison folle.

Elle était une maman avec un homme et puis maintenant elle raconte Sarah, elle parle de tout ce qu'elle n'a pu dire à Sarah.

On ne sait pas grand-chose de cette femme, on sait seulement sa souffrance ; elle nous fait penser à une ville dévastée par un ouragan.

Ce livre est une onde de choc qui nous soulève, nous bouleverse.

Celle qui raconte Sarah, a une petite fille. Connaît-on seulement son prénom? Le seul prénom qui traverse le livre comme un orage c'est celui de Sarah.

Sarah est une tempête, une force indomptable. "Sarah est vivante" lit-on souvent dans ce livre, c'est dire si ce que l'on prend habituellement pour de la vie est bien pâle à côté.

La femme qui s'est éprise de Sarah croyait peut être n'aimer que les hommes ? Mais elle apprendra que l'amour dépasse ce clivage, que l'amour n'est pas une question liée à une orientation sexuelle, à une préférence physique, psychique... mais que l'amour est un couperet qui peut nous tomber dessus ou pas sans aucune forme de distinction.

Alors face à l'immensité émotionnelle que représente un tel amour, bien des clichés, bien des préjugés volent en éclat et tombent sous le sens.

Ce livre, à l'instar de quelques autres livres de cette liste Goncourt, est construit en deux parties bien distinctes. On y trouve une écriture remplie de poésie, de belles phrases qui racontent la joie, l'envie, la souffrance, le désir, la faim insatiable, la vie avec Sarah et sans Sarah.

 C'est un très beau livre sur l'amour, un amour total. L’auteure signe là un premier roman très prometteur, un petit bijou de littérature qui se lit d'une traite.

 « L'intensité entre nous est trop forte, des orages éclatent. Elle devient mauvaise, elle crie à en faire trembler les murs, elle tombe à genoux, pleine de sanglots déchirants. Elle se relève, titube, vient se nicher entre mes bras, demande pardon. Un mot de trop et elle se met à crier à nouveau, à dire c'est plus possible c'est plus possible, à claquer les portes. Elle se laisse rattraper in extremis, elle ne combat pas quand je la déshabille et que je la force à entrer dans la baignoire où je la lave méticuleusement sous l’œil ahuri du chat de la maison, elle pleure, en silence tandis que je fais chhhhh  chhhh comme quand on veut apaiser un enfant qui fait ses dents, un grand gaillard plein de fièvre, un vieux qui s’apprête à mourir, aller chhhhh c'est fini, là chhhh.»  

Emmauel C.

Ça raconte Sarah, Pauline Delabroy-Allard, Minuit, 2018. 188 p. (Prix des libraires de Nancy et des journalistes du Point 2018, Prix Envoyé par la Poste 2018, Prix du Style 2018).

Crédit photo : Electre.

21 novembre 2018

Le premier amour de Sándor Márai...

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On ne sort pas indemne de la lecture de ce roman hongrois écrit en 1928 et pourtant d'une modernité étonnante.

Bien loin de la fraîcheur que laisserait présager le titre, nous assistons là à l'implacable descente d'un homme célibataire de 54 ans, professeur de latin, dans les abîmes d'une folie des plus destructrices. Le récit prend la forme d'un journal intime : totalement englués dans la subjectivité du personnage dérangeante, parfois même immorale, nous ne pouvons accéder à aucune réalité extérieure à celle que perçoit ce dernier. Le glissement est presque imperceptible tant il est progressif : ce professeur qui au début semble souffrir de solitude jusque dans sa chair, finira par se trouver en proie à une passion dévorante à l'égard d'une de ses jeunes élèves. C'est par le biais de cet amour -qui jamais ailleurs que dans le titre n'est nommé ni assumé comme tel- que nous plongeons avec effroi dans un univers mental qui se désagrège jusqu'à sombrer dans la folie. Même si à aucun moment le personnage ne nous apparaît comme réellement sain d'esprit, nous ne cessons de le comprendre, de nous fondre dans la logique de ses émotions et de ses pensées : c'est  en ceci précisément que ce roman est à la fois fascinant et horrifiant.

L'amour pour la jeune fille va se nourrir d'une haine sans limite à l'encontre du fiancé de celle-ci, un certain Madár, lui aussi élève de la classe, qui fonctionne dans le récit un peu comme le double du protagoniste. Le personnage est alors traversé, voire assailli par des sentiments qui le dépassent, et sur lesquels il finira par ne plus avoir aucune prise. L'écriture concise, juste, précise, retranscrit sans complaisance cette impitoyable dislocation de soi.

Comment en arrive t-on à un tel degré de démence, à une telle perte de lucidité face à soi-même et à ses émotions ? C'est cette question et surtout l'absence de toute réponse qui rendent troublant ce livre, qui ne saurait laisser indifférent : le profond malaise que l'on ne peut s'empêcher de ressentir face à cette dérive qui pourrait aussi bien être la nôtre laisse une trace indélébile, et signe la réussite littéraire du roman. Aussi glaçant soit-il, ce livre mérite d'être lu et relu... quitte à en être hanté pendant un bon bout de temps.

 Cécile P.

 Le premier amour, Sándor Márai, Albin Michel, 2008 pour la traduction française (écrit en 1928). 302 p.

 Crédit photo : Electre.

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13 novembre 2018

Frère d’âme de David Diop… (Prix du Club-lecture de la Bibliothèque municipale de Dinan 2018)

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Mercredi 24 octobre, Prix du Club-lecture de la Bibliothèque municipale de Dinan

 

Parce que Alfa Ndiaye, tirailleur sénégalais, n'a pas pu achever son ami, son presque frère, blessé et souffrant sur le champ de bataille, il tue et achève un ennemi aux yeux bleus à chaque attaque commandée par le Capitaine Armand.

Il ramène à la tranchée le fusil et la main coupée qui le tient.

A la quatrième main ses camarades le trouvent bizarre, « toubabs et chocolats » le prennent pour un sorcier. Trop de zèle nuit... Une rumeur circule, Alfa est un mangeur d'âme, un « demm ».

Pour Alfa la culpabilité se transforme en violence, en furie, en folie !

Et quand il est envoyé à l'arrière par le Capitaine Armand, ça ne va pas s'arranger…

Il se souvient de Fary qui s'était donnée à lui la veille de leur départ pour la guerre, de sa douceur.

Il espère la même chose avec la fille du médecin qui le soigne, une nuit, il s'introduit dans sa chambre…

Une écriture douce, presque enfantine, une litanie comme un conte sur la fin, pour raconter un traumatisme jusqu'à la folie avec tendresse. L'homme sans cicatrice n'a pas d'histoire.

La lecture est prenante, parfois difficilement supportable. La construction superbe.

Tant de choses dites sous un petit volume sur cette guerre de 14-18.

Alix.

*

 

Le récit bouleversant des pensées intimes d’Alfa Ndiaye, un psycho-récit comme le précise l’auteur.

C’est évidemment un hommage aux combattants africains, aux tirailleurs sénégalais, aux « chocolats » sacrifiés par milliers (30000 ont péri pendant la première guerre mondiale) mais c’est avant tout l’histoire de celui qui devint  « sauvage par réflexion » ce qui est bien différent de « faire le sauvage » sur demande d’un sous-officier français.

Ce sénégalais arraché à son milieu, plongé dans l’horreur sanglante des combats a acquis la liberté de penser : « J’ai décidé de penser par moi-même, de ne rien m’interdire en matière de pensée » mais à condition « quand on se pense libre de penser ce qu’on veut, de ne pas laisser passer en cachette la pensée déguisée des autres. » L’effroyable culpabilité qui pousse Alfa à la folie le mène à se poser une question cruciale : doit-on respecter aveuglément la loi, obéir à ce que des années d’éducation enseignent comme étant le devoir : « J’avais été inhumain par obéissance aux voix du devoir. Mais j’étais devenu libre de ne plus les écouter, de ne plus obéir à ces voix qui commandent de ne pas être humain quand il le faudrait.» Voilà un  exemple de morale revisitée qui incite le lecteur à élargir singulièrement son champ de réflexion.

Perçu par ses compatriotes comme un possédé de forces démoniaques, Alfa Ndiaye, exclu des combattants respectueux des lois de la guerre, s’enfonce progressivement dans une  folie où survit avec force le souvenir de son passé africain et où s’opère finalement une fusion totale avec l’âme de son « plus que frère »  Mademba Diop celui dont il n’avait pas voulu, par devoir, abréger les atroces souffrances.

Le rythme incantatoire, dû aux réitérations stylistiques est un soutien pour le lecteur profondément ému.

Michèle M.

*

L’horreur de la guerre dans une langue incantatoire et hypnotique.

L’aberration de l’enrôlement des africains par rapport à leurs valeurs culturelles et familiales…   En était-il autrement de nos grands-pères ?

Un chef d’œuvre d’écriture et d’émotion.

Un très beau Prix du Club-lecture !

Nicole L.

*

Frère d’âme, David Diop, Seuil, 2017. 174 p.

Crédit photo : Electre.