Lire sur les remparts !

11 décembre 2018

Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu...(Prix de la Feuille d'or 2018, Prix Blù Jean-Marc Roberts 2018, Prix Goncourt 2018)

leurs enfants

D'abord le cadre : une ville vosgienne fictive, Heillange (allusion à Hayange, à Florange ?) avec ses hauts fourneaux éteints dont l'ombre plane sur les gens. A proximité, un lac immobile sous la chaleur et une forêt de sapins touffue, un peu inquiétante.

Ensuite une temporalité : quatre étés de 1992 à 1998, comme des saisons. Enfin de vrais personnages.

Au commencement, Anthony a 14 ans. Il est issu d'une famille cassée ; il n'est pas heureux à l'école. Il est plombé par le déterminisme social, ses rêves sont encalminés.

Il va grandir avec son cousin, tomber amoureux de Stéphanie d'un milieu plus aisé qui connaît les codes pour s'en sortir et lui échappe, se frotter à Hyacine l'immigré…

L'auteur excelle à évoquer ces adolescents, leurs désirs, leurs doutes, leur rage de vivre, leurs déceptions. Cela pourrait être sombre mais l'auteur les retranscrit avec une densité, une énergie, une sensibilité communicative. Les dialogues sont d'une grande justesse, l'évocation de la ville et de ses habitants est hyper réaliste. L'ironie de l'illusion de la fraternité lors de la finale de la coupe du monde de football nous fait rire jaune et nous bouleverse.

Quel sera le futur de ces zones déshéritées et de ces jeunes qui semblent condamnés à mener la même existence que leurs parents ?

Un vrai roman, à la fois sociologique et d'initiation, passionnant malgré quelques longueurs.

Maryvonne D.

Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu, Actes Sud, 2018. 425 p.

Crédit photo : Electre.

 

 

 

 

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29 novembre 2018

Ça raconte Sarah de Pauline Delabroy-Allard...

sarah

Ça raconte Sarah est un livre qui raconte l'amour sous sa forme la plus pure. Ça raconte surtout le silence d'une femme qui croise la route de Sarah, qui tombe sous son charme et  qui semble dépassée par cette "violence" amoureuse. Elle, dans sa vie monotone, se retrouve devant une montagne, quelque chose de l'ordre du gigantisme. Elle, dont on ne connaît même pas le prénom, vit soudain sous le règne de Sarah, elle ne peut qu'essayer d'être au mieux l'élément modérateur de cette liaison folle.

Elle était une maman avec un homme et puis maintenant elle raconte Sarah, elle parle de tout ce qu'elle n'a pu dire à Sarah.

On ne sait pas grand-chose de cette femme, on sait seulement sa souffrance ; elle nous fait penser à une ville dévastée par un ouragan.

Ce livre est une onde de choc qui nous soulève, nous bouleverse.

Celle qui raconte Sarah, a une petite fille. Connaît-on seulement son prénom? Le seul prénom qui traverse le livre comme un orage c'est celui de Sarah.

Sarah est une tempête, une force indomptable. "Sarah est vivante" lit-on souvent dans ce livre, c'est dire si ce que l'on prend habituellement pour de la vie est bien pâle à côté.

La femme qui s'est éprise de Sarah croyait peut être n'aimer que les hommes ? Mais elle apprendra que l'amour dépasse ce clivage, que l'amour n'est pas une question liée à une orientation sexuelle, à une préférence physique, psychique... mais que l'amour est un couperet qui peut nous tomber dessus ou pas sans aucune forme de distinction.

Alors face à l'immensité émotionnelle que représente un tel amour, bien des clichés, bien des préjugés volent en éclat et tombent sous le sens.

Ce livre, à l'instar de quelques autres livres de cette liste Goncourt, est construit en deux parties bien distinctes. On y trouve une écriture remplie de poésie, de belles phrases qui racontent la joie, l'envie, la souffrance, le désir, la faim insatiable, la vie avec Sarah et sans Sarah.

 C'est un très beau livre sur l'amour, un amour total. L’auteure signe là un premier roman très prometteur, un petit bijou de littérature qui se lit d'une traite.

 « L'intensité entre nous est trop forte, des orages éclatent. Elle devient mauvaise, elle crie à en faire trembler les murs, elle tombe à genoux, pleine de sanglots déchirants. Elle se relève, titube, vient se nicher entre mes bras, demande pardon. Un mot de trop et elle se met à crier à nouveau, à dire c'est plus possible c'est plus possible, à claquer les portes. Elle se laisse rattraper in extremis, elle ne combat pas quand je la déshabille et que je la force à entrer dans la baignoire où je la lave méticuleusement sous l’œil ahuri du chat de la maison, elle pleure, en silence tandis que je fais chhhhh  chhhh comme quand on veut apaiser un enfant qui fait ses dents, un grand gaillard plein de fièvre, un vieux qui s’apprête à mourir, aller chhhhh c'est fini, là chhhh.»  

Emmauel C.

Ça raconte Sarah, Pauline Delabroy-Allard, Minuit, 2018. 188 p. (Prix des libraires de Nancy et des journalistes du Point 2018, Prix Envoyé par la Poste 2018, Prix du Style 2018).

Crédit photo : Electre.

21 novembre 2018

Le premier amour de Sándor Márai...

premier amour

On ne sort pas indemne de la lecture de ce roman hongrois écrit en 1928 et pourtant d'une modernité étonnante.

Bien loin de la fraîcheur que laisserait présager le titre, nous assistons là à l'implacable descente d'un homme célibataire de 54 ans, professeur de latin, dans les abîmes d'une folie des plus destructrices. Le récit prend la forme d'un journal intime : totalement englués dans la subjectivité du personnage dérangeante, parfois même immorale, nous ne pouvons accéder à aucune réalité extérieure à celle que perçoit ce dernier. Le glissement est presque imperceptible tant il est progressif : ce professeur qui au début semble souffrir de solitude jusque dans sa chair, finira par se trouver en proie à une passion dévorante à l'égard d'une de ses jeunes élèves. C'est par le biais de cet amour -qui jamais ailleurs que dans le titre n'est nommé ni assumé comme tel- que nous plongeons avec effroi dans un univers mental qui se désagrège jusqu'à sombrer dans la folie. Même si à aucun moment le personnage ne nous apparaît comme réellement sain d'esprit, nous ne cessons de le comprendre, de nous fondre dans la logique de ses émotions et de ses pensées : c'est  en ceci précisément que ce roman est à la fois fascinant et horrifiant.

L'amour pour la jeune fille va se nourrir d'une haine sans limite à l'encontre du fiancé de celle-ci, un certain Madár, lui aussi élève de la classe, qui fonctionne dans le récit un peu comme le double du protagoniste. Le personnage est alors traversé, voire assailli par des sentiments qui le dépassent, et sur lesquels il finira par ne plus avoir aucune prise. L'écriture concise, juste, précise, retranscrit sans complaisance cette impitoyable dislocation de soi.

Comment en arrive t-on à un tel degré de démence, à une telle perte de lucidité face à soi-même et à ses émotions ? C'est cette question et surtout l'absence de toute réponse qui rendent troublant ce livre, qui ne saurait laisser indifférent : le profond malaise que l'on ne peut s'empêcher de ressentir face à cette dérive qui pourrait aussi bien être la nôtre laisse une trace indélébile, et signe la réussite littéraire du roman. Aussi glaçant soit-il, ce livre mérite d'être lu et relu... quitte à en être hanté pendant un bon bout de temps.

 Cécile P.

 Le premier amour, Sándor Márai, Albin Michel, 2008 pour la traduction française (écrit en 1928). 302 p.

 Crédit photo : Electre.

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13 novembre 2018

Frère d’âme de David Diop… (Prix du Club-lecture de la Bibliothèque municipale de Dinan 2018)

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Mercredi 24 octobre, Prix du Club-lecture de la Bibliothèque municipale de Dinan

 

Parce que Alfa Ndiaye, tirailleur sénégalais, n'a pas pu achever son ami, son presque frère, blessé et souffrant sur le champ de bataille, il tue et achève un ennemi aux yeux bleus à chaque attaque commandée par le Capitaine Armand.

Il ramène à la tranchée le fusil et la main coupée qui le tient.

A la quatrième main ses camarades le trouvent bizarre, « toubabs et chocolats » le prennent pour un sorcier. Trop de zèle nuit... Une rumeur circule, Alfa est un mangeur d'âme, un « demm ».

Pour Alfa la culpabilité se transforme en violence, en furie, en folie !

Et quand il est envoyé à l'arrière par le Capitaine Armand, ça ne va pas s'arranger…

Il se souvient de Fary qui s'était donnée à lui la veille de leur départ pour la guerre, de sa douceur.

Il espère la même chose avec la fille du médecin qui le soigne, une nuit, il s'introduit dans sa chambre…

Une écriture douce, presque enfantine, une litanie comme un conte sur la fin, pour raconter un traumatisme jusqu'à la folie avec tendresse. L'homme sans cicatrice n'a pas d'histoire.

La lecture est prenante, parfois difficilement supportable. La construction superbe.

Tant de choses dites sous un petit volume sur cette guerre de 14-18.

Alix.

*

 

Le récit bouleversant des pensées intimes d’Alfa Ndiaye, un psycho-récit comme le précise l’auteur.

C’est évidemment un hommage aux combattants africains, aux tirailleurs sénégalais, aux « chocolats » sacrifiés par milliers (30000 ont péri pendant la première guerre mondiale) mais c’est avant tout l’histoire de celui qui devint  « sauvage par réflexion » ce qui est bien différent de « faire le sauvage » sur demande d’un sous-officier français.

Ce sénégalais arraché à son milieu, plongé dans l’horreur sanglante des combats a acquis la liberté de penser : « J’ai décidé de penser par moi-même, de ne rien m’interdire en matière de pensée » mais à condition « quand on se pense libre de penser ce qu’on veut, de ne pas laisser passer en cachette la pensée déguisée des autres. » L’effroyable culpabilité qui pousse Alfa à la folie le mène à se poser une question cruciale : doit-on respecter aveuglément la loi, obéir à ce que des années d’éducation enseignent comme étant le devoir : « J’avais été inhumain par obéissance aux voix du devoir. Mais j’étais devenu libre de ne plus les écouter, de ne plus obéir à ces voix qui commandent de ne pas être humain quand il le faudrait.» Voilà un  exemple de morale revisitée qui incite le lecteur à élargir singulièrement son champ de réflexion.

Perçu par ses compatriotes comme un possédé de forces démoniaques, Alfa Ndiaye, exclu des combattants respectueux des lois de la guerre, s’enfonce progressivement dans une  folie où survit avec force le souvenir de son passé africain et où s’opère finalement une fusion totale avec l’âme de son « plus que frère »  Mademba Diop celui dont il n’avait pas voulu, par devoir, abréger les atroces souffrances.

Le rythme incantatoire, dû aux réitérations stylistiques est un soutien pour le lecteur profondément ému.

Michèle M.

*

L’horreur de la guerre dans une langue incantatoire et hypnotique.

L’aberration de l’enrôlement des africains par rapport à leurs valeurs culturelles et familiales…   En était-il autrement de nos grands-pères ?

Un chef d’œuvre d’écriture et d’émotion.

Un très beau Prix du Club-lecture !

Nicole L.

*

Frère d’âme, David Diop, Seuil, 2017. 174 p.

Crédit photo : Electre.

 

07 février 2018

Quand nous étions orphelins de Kazuo Ishiguro (Prix Nobel de littérature 2017)...

       

quand nous étions orphelins

Notre bibliothèque municipale dispose depuis longtemps des œuvres de cet auteur, Prix Nobel de Littérature 2017 ; elles sont au nombre de neuf actuellement.

 Ishiguro nous introduit dans un univers romanesque passionnant. Il a l’art de construire un monde plus ou moins fictionnel caractérisé par la capacité à nous faire partager un monde émotionnel élaboré grâce à la mémoire, l’imaginaire et la réflexion.

 Personnellement, j’ai découvert cet auteur japonais qui vit en Angleterre depuis ses 5 ans en déambulant dans les rayons « Romans » de notre bibliothèque. Lecture d’un premier roman en juin 2017 (Lumière pâle sur les collines, 1984) et j’ai poursuivi par trois autres œuvres avant l’obtention du Prix Nobel 2017.

 Quand nous étions orphelins (2001) a déjà été lu par de nombreux lecteurs de notre bibliothèque à partir de octobre 2001. C’est ma cinquième lecture de cet auteur.

L’intrigue se déroule entre Londres (années 1930, 31, 37, puis 57) et Shanghai du temps où ce territoire était une concession internationale chinoise occidentale, convoitée par le Japon. Nous sommes dans les années 1937 et suivantes, très proches de la déflagration de la Seconde Guerre Mondiale.

Le narrateur, Christopher Banks, vit en Angleterre depuis ses 5 ans (comme l’auteur d’ailleurs), suite à la disparition de son père, puis de sa mère. Vingt après, il se rend à Shanghai pour tenter de découvrir ce qui s’est passé réellement alors pour ses parents. Sont-ils encore vivants ?

Détective célèbre en Angleterre, il compte bien élucider cette affaire en enquêtant sur place auprès de connaissances antérieures et auprès des divers responsables en place à Shanghai. Nous vivons avec lui les retours au passé, reconstitués avec le prisme de la mémoire des lieux et des personnes qui ont connu ses parents.

Mais sa présence à Shanghai lui donne aussi occasion de reconstituer le climat de l’époque, notamment l’aveuglement total des élites face aux prémices de la guerre. Les diplomates vivent d’abord de réceptions et de divertissements. Il y aussi la rencontre avec l’ambitieuse Sarah Hemmings.

 Roman séduisant qui se lit avec vif intérêt, alliance « du souffle de l’aventure et d’une réflexion sur les lieux de la mémoire » (quatrième de couverture).

Michel M.

Quand nous étions orphelins, Kazuo Ishiguro, Calmann-Lévy, 2001. 376p.

Crédit photo : Electre.

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09 novembre 2017

L'ordre du jour d'Eric Vuillard... (Prix du Club-lecture de la Bibliothèque municipale de Dinan 2017 et Prix Goncourt 2017)

         

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   Mercredi 25 octobre,  Prix du Club-lecture de la Bibliothèque municipale de Dinan

   Lundi 6 novembre,  Prix Goncourt 2017

La date du 20 février 1933 n’a sans doute laissé aucune trace dans nos mémoires ; par contre des 24 grands chefs d’entreprises allemandes qui furent convoqués ce jour-là par Herman Goering et le chancelier Hitler  et qui se montrèrent des plus coopérants pour aider le financement de la campagne du parti nazi, « vingt-quatre machines à calculer aux portes de l’Enfer », il nous reste des noms : Carl von Siemens, Wilhem von Opel, Gustav Krupp…  « Ils sont nos voitures, nos machines à laver, nos produits d’entretien, nos radios-réveils, l’assurance de notre maison, la pile de notre montre… notre quotidien est le leur… » C’est que les entreprises ne meurent pas comme les hommes et que les camps de Buchenwald, de Ravensbrück, d’Auschwitz fournirent à ces respectables industriels toute la main d’œuvre pour faire tourner leurs usines à plein régime.

Comment se met en place une dictature ? Quels sont les facteurs qui la favorisent ? Alors, un récit historique ou un roman ? Mauvaise question ; il n’y a que le regard d’un brillant romancier pour nous faire percevoir avec une telle intensité  l’ignorance criminelle, la corruption, les ignobles compromissions de ceux qui parlent « vie des affaires » ou nécessités de la diplomatie… Bien faibles protestations contre la remilitarisation de la Rhénanie ou le bombardement de Guernica. Après sa rencontre avec Goering et Hitler en novembre 1937, on reste effaré de ce commentaire de Lord Halifax: « Le nationalisme et le racisme sont des forces puissantes, mais je ne les considère ni contre nature ni immorales. »

Un passionnant regard sur le passé qui induit obligatoirement une réflexion sur l’actualité.

Michèle M.

L’ordre du jour, Eric Vuillard, Actes Sud, 2017. 150 p.

Crédit photo : Electre.

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19 juillet 2017

Ecoutez nos défaites de Laurent Gaudé...

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C'est là un roman d'une infinie beauté, un roman majestueux, à la fois sombre et envoûtant. Du Gaudé dans toute sa grandeur.

Le récit s'ouvre sur un noyau diégétique central : un homme, Assem, une femme, Mariam, que le destin amène à se rencontrer et à s'étreindre le temps d'une nuit à Zurich. Il mène des opérations de par le monde pour le renseignement français, elle est irakienne et archéologue. Le temps d'une nuit, ce qui va se sceller entre eux, c'est un pacte tacite et presque sacré, qui va les unir à tout jamais et constituer l'architecture même du roman, même s'ils ne se reverront plus. Car bien plus que du plaisir charnel, ce qu'ils vont recevoir l'un de l'autre s'apparente à une véritable offrande : il va lui réciter quelques vers qui ne la quitteront plus, elle va lui remettre la statue dérobée d'un dieu égyptien.

La narration se ramifie dès lors à partir et autour de ce couple qui n'en est pas un, et va emprunter, au travers du récit segmenté de quelques batailles historiques, les chemins de la mémoire de l'humanité. Nous sommes entraînés dans les récits virevoltants des combats menés par trois grandes figures historiques, relatés depuis leurs points de vue – bien qu'aucun « je » ne surgisse : le général Grant écrasant les confédérés, Hannibal luttant contre le pouvoir de Rome, Hailé Sélassié contre l'invasion fasciste. Le rythme se fait effréné : dans un vertigineux tournis verbal, chaque paragraphe   fait se succéder un pan de ces différentes époques. Mais peu importe que le lecteur, ainsi sans cesse temporellement déplacé, s'y retrouve ou perde un peu le fil, peu importe nos connaissances préalables des événements, peu importe au fond même le contenu de ces faits historiques, car l'essentiel est ailleurs : ce que décrit avec une grande justesse le roman, c'est le mécanisme intrinsèquement destructeur de la guerre. Et il ne s'agit pas que de la guerre en tant que combat armé : il s'agit tout autant des rêves de grandeur et de gloire qui les accompagnent, des bassesses et des compromissions, de l'obéissance servile de ceux qui ne comprennent pas les enjeux des ordres qu'ils exécutent, de la solitude finale de ces héros temporaires. L'idée martelée tout au long du récit, telle une douleur qui en devient lancinante, est que d'une guerre ne saurait naître nulle victoire. Quelle qu'en soit l'issue, le combat est échec, avilissement et barbarie. Car toute guerre est une défaite intérieure, un abaissement, un renoncement à son être profond, une faillite du moi.

C'est un roman qui sent les tripes et le sang, car rien ne nous est épargné de l'horreur des combats, des plus anciens de notre histoire jusqu'à l'exécution de Ben Laden. Dans ce condensé d'histoire de l'humanité, les strates temporelles s'interpénètrent et fusionnent pour ne plus former au fond qu'une seule et même substance visqueuse. Quelle importance qu'il s'agisse d'Hannibal ou de l'armée américaine au Moyen Orient, nous sommes tout entiers plongés et englués dans cette texture verbale qui ne cesse de scander l'action vaine car profondément destructrice et mortifère de nos peuples depuis la nuit des temps.

Si cette dimension désespérée du roman abat et accable, demeure tout de même l'idée de la possibilité d'une victoire humaine à portée de main : celle de la poésie, qui s'incarne dans le récit à la fois sous la forme des vers chuchotés par Assem au terme de sa nuit d'amour à Zurich, et sous celle de l'amour que voue Mariam aux objets qui perdurent et survivent à la destruction temporelle. En ce sens, le roman érige l'art en solution salvatrice. La thématique de la mémoire permet également de faire naître au cœur de l'intimité individuelle une source d'espérance : l'opération menée par Assem sera la dernière car il prend conscience au fil des pages que son être profond n'est pas constitué par la somme de ses actes. De même, Mariam, son double féminin, saura faire jaillir sa force de son acharnement à transmettre une mémoire. Ces deux amants d'un soir auront un destin commun : celui de dépasser l'immanence pour accéder à la transcendance. Et ce n'est pas un hasard si la rencontre centrale de ces deux êtres constitue symboliquement la fusion impossible de deux contraires : la stratégie guerrière et l'archéologie, la destruction et la conservation.

Par une langue des plus poétiques, dans ces quelques pages,  cet ouvrage nous fait ainsi approcher une vérité philosophique claire et puissante. Et il y a là un mérite de plus qu'il faut  reconnaître à son auteur : dans ces temps tourmentés où le mot « guerre » est martelé et instrumentalisé jusqu'à plus soif, mais si peu questionné, cet écrit sublime et troublant parvient à en arracher le masque pour révéler le vrai visage de ce dernier : dérisoire, cruel et terriblement vain.

« Nous avons perdu. Non pas parce que nous avons démérité, non pas à cause de nos erreurs ou de nos manques de discernement, nous n'avons été ni plus orgueilleux ni plus fous que d'autres, mais nous embrassons la défaite parce qu'il n'y a pas de victoire et les généraux médaillés, les totems que les sociétés vénèrent avec ferveur, acquiescent, ils le savent depuis toujours, ils ont été trop loin, se sont perdus trop longtemps pour qu'il y ait victoire. Ecoutez nos défaites » (p.281)

 Cécile P.

 Ecoutez nos défaites, Laurent Gaudé, Actes Sud, 2016. 282 p.

 Crédit photo : Electre.

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29 juin 2017

Monsieur Origami de Jean-Marc Ceci...

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Ce premier roman d’un auteur né en 1977, juriste italo-belge, donne envie de le lire assis en position de méditation Zazen dans un environnement paisible et dépouillé.

Le Haïku de Kobayashi Issa choisi en  épigraphe  invite  à la sérénité :

                                                    Là

                                                    Tout simplement

                                                    Sous la neige qui tombe.

Une composition très simple en quatre parties : Washi, Origami, Zen, Ima, termes présentés comme traduction des kanji japonais. Dans chaque partie de minuscules, faut-il dire chapitres ou poèmes d’inspiration japonaise comme par exemple :

« Le jeune homme arrive par la vallée

On entend ses pas écraser les cailloux jaunes du sentier qui mène à la piscine en ruine de la demeure. »

            Comme dans le haïku, une grande concentration et un grand dépouillement.

            Respectons la composition comme on respecte les plis définitifs de l’origami :

             WASHI

            On y rencontre maître Kurogiku dont le nom signifie Chrysanthème noir, fleur sacrée symbole de « joie, rire et éternité ». Maître Kurogiku connaît les secrets de fabrication de ce précieux et incroyablement résistant papier japonais, le Washi : « papier de la paix et de l’harmonie », un art qui se transmet de génération en génération. Mais il ne vend pas toutes les feuilles obtenues ; les plus belles, il les garde et il les plie « car la véritable passion de maître Kurogusu dans la vie est - l’origami ». Ainsi dans la région ne le connaît-on que sous le nom de « Monsieur Origami ».

            C’est que maître Kurogusu ne vit pas au Japon mais en Italie, dans une vieille maison de Toscane, une ruine, sans propriétaire connu. Il a soixante ans maintenant et cela fait quarante ans qu’il a quitté le Japon n’emportant avec lui que trois pousses de koso, le murier à papier. Cette première partie se clôt sur une rencontre : dans l’univers zen de monsieur Origami pénètre Casparo un jeune italien à la recherche d’un logement.

            ORIGAMI

            « Toutes les règles sont contenues dans le mot lui-même : origami. Oru : plier. Kami : papier. » Au Japon l’origami le plus populaire est celui de la grue et il faut être au Parc de la Paix à Hiroshima pour éprouver toute l’émotion liée à la légende des mille grues : Si l’on parvient à plier mille grues, son vœu le plus cher se réalise. Sadako Sasaki avait dix-huit mois le 6 août 1945 à Hiroshima. Onze ans plus tard elle fut atteinte d’une leucémie due à l’irradiation. Elle ne put plier que 644 grues. Maintenant les écoliers japonais plient pour elle 1000 grues et les déposent sur sa statue.

            Casparo, lui aussi, a une passion c’est-à-dire « une activité dont personne ne voit l’utilité ». Il est horloger et a l’ambition de construire une montre contenant toutes les mesures du temps.

            ZEN

            Maître Kurogiku peut méditer des heures sur les plis d’un origami ; c’est aussi ce que devrait faire Casparo : entrer en méditation et tenter de « déplier la ligne du temps ». C’est peut-être « déplier la ligne du temps » que rappeler le curieux évènement qui a poussé le jeune Kurogiku à tout quitter pour l’Italie ; méditation sur l’origine, sur la vie, sur sa part d’ombre.

            IMA

            Ima signifie maintenant.

            Une belle réflexion sur les choix qu’il faut faire dans la vie ; quitter les projections vers le passé ou l’avenir et vivre le présent et le maintenant : Ima.

            Le maintenant des deux hommesest de se rendre au Japon dans le village d’Higashi Chichibu où le savoir-faire des artisans fabriquant le washi est reconnu par l’Unesco comme « patrimoine culturel immatériel de l’humanité ».

            Comment les artisans, dont le père de Kurogiku, auraient-ils pu imaginer que le washi  deviendrait une arme de guerre ! Bombarder un pays  en utilisant deux éléments naturels et inoffensifs : du papier et du vent ! Dans le cadre du projet Fugo, en 1944, le Japon a en effet  lancé contre les Etats Unis 9300 ballons faits de washi et porteurs de  bombes.

 « Washi signifie : papier de la paix et de l’harmonie…

 Toute beauté a sa part d’ombre ».

Michèle M.

Monsieur Origami, Jean-Marc Ceci, Gallimard, 2016. 157p.

Crédit photo : Electre.

                                                                                             

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20 juin 2017

La trilogie de Glasgow de Malcolm Mackay (Ecosse)...

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1. Il faut tuer Lewis Winter

2. Comment tirer sa révérence

3. Ne reste que la violence

Calum MacLean est un tueur à gages « free lance » et c'est son indépendance qu'il revendique avant tout. Quand il accepte de travailler pour un caïd, il va se retrouver pris dans un engrenage infernal dont il n'est pas sûr de s'extirper.

Le titre de chacun des trois volumes évoque la progression de l'action et la psychologie du tueur :

« Il faut tuer Lewis Winter » est un contrat qu'il exécute avec talent ; « Comment tirer sa révérence » est une prise de décision à la suite d'opérations qui ont mal tourné et « Ne reste que la violence » ne peut être que la conclusion funeste de ce monde du crime.

Malcolm Mackay nous plonge dans l'univers impitoyable de la mafia sur qui il porte un regard aigu jamais complaisant ; son ton est grinçant, cynique, les émotions sont bannies. On éprouve, néanmoins, une certaine compassion pour Calum !

Claudine R.

La trilogie de Glasgow, Malcolm Mackay (Ecosse),  Le Livre de Poche, 2014-2015. 308 p., 330 p. et 372 p.

Crédit photo : Electre.

 

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09 juin 2017

Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo... (Prix du Livre Inter 2017)

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Règne animal, Jean-Baptiste Del Amo, Gallimard 2016, 418 p. (Sélection Prix Goncourt 2016Prix des libraires de Nancy et des journalistes du Point 2016 ; Prix du Livre Inter 2017)

                                   Au milieu de la « sélection Goncourt », Del Amo avec Règne animal répondait parfaitement aux aspirations des frères Goncourt : les romanciers qui sont « les raconteurs du présent » doivent suivre la méthode des historiens qui sont « les raconteurs du passé ».

Du début du XXème siècle jusqu’aux années 1980, dans une ferme du Gers, nous suivons l’histoire de cinq générations d’agriculteurs qui traversent les bouleversements historiques et économiques du siècle. Le récit s’organise autour de deux périodes : la première, au début du XXème, relate le quotidien de la famille qui élève des cochons ; dans la seconde, autour de 1980, nous sommes passés à l’élevage industriel et intensif et le fonctionnement de la porcherie exige des hommes une surveillance permanente.

            Le romancier fait preuve d’une remarquable puissance d’évocation pour rendre compte des paysages et de la nature. Une phrase ample, précise, crée l’atmosphère, qu’il évoque la tombée de la nuit ou le lever du jour. Toutes les sensations minutieusement décrites à chaque instant suggèrent l’univers dans lequel vivent les personnages. A force de détails et de descriptions hallucinées, il fait en sorte que nous partagions aussi leur vie quotidienne : on s’enfonce dans la boue des chemins, on ressent le poids des vêtements humides et crottés, on vit dans cette pièce unique mal éclairée avec ses recoins d’ombre et ses odeurs de soupe qui mijote dans le chaudron. Rien ne nous est épargné pour nous faire partager les terribles conditions de vie de cette famille qui ne connaît jamais un instant de bonheur. La matière est sale et grouillante quand les truies mettent bas ou quand le père atteint de tuberculose meurt étouffé par ses crachats ; son cadavre commence à sentir, le fossoyeur en creusant la tombe ramène des fragments d’os….

Les êtres ne peuvent échapper à la fatalité de leur milieu : la mère se noie dans le puits, le cousin Marcel, mobilisé en aout 14, rentre handicapé et défiguré par ses blessures. Eléonore, la fille unique, se marie avec lui – pourrait-il en être autrement. Ils ont un fils – Henri – et le couple envisage des améliorations et un meilleur rendement. La première partie s’achève sur une note plus optimiste.

            En 1980, Henri, devenu le patriarche, et ses deux fils – Serge et Joël –  dirigent l’exploitation. Il faut supporter l’atmosphère empuantie de la porcherie, les grognements des bêtes parquées dans un espace trop petit. Chaque jour il faut évacuer les excréments, surveiller les truies qui mettent bas, éliminer les porcelets trop faibles qui nuisent à la productivité. On augmente le nombre des portées, on administre régulièrement antibiotiques et médicaments, on tient à jour un registre pour anticiper une baisse des rendements. Comme dans Germinal, le Voreux –  le puits de mine – dévorait les hommes, de même, dans Règne animal la porcherie broie les individus et leur ôte toute part d’humanité.

            Del Amo met toute son énergie à dénoncer la misère des hommes dans une France majoritairement rurale au début du XXème siècle. Mais à la fin de ce siècle, dominés par ce qu’on appelle « le progrès », les hommes vivent un nouvel esclavage. Les hommes eux-mêmes sont devenus des animaux ! Certes les âmes sensibles peuvent être rebutées par la crudité des situations, mais quelle force dans ce récit qui vient nous rappeler à point nommé aussi les difficultés actuelles des éleveurs ! Quelle puissance dans ce style qui atteint parfois aux dimensions de l’épopée ! On peut regretter que cette œuvre n’ait pas été récompensée par le Prix Goncourt alors qu’elle est la seule, parmi les seize romans sélectionnés, à répondre aux critères naturalistes fixés par les initiateurs du prix.

Elisabeth L.

Crédit photo : Electre.