Lire sur les remparts !

27 janvier 2012

1Q84 de Haruki Murakami...

1q841Q84 : hybride imprononçable, est déjà paré du mystère qui sera en partie le charme de ce roman.

Q : le chiffre 9 se prononçant kyu en japonais ; ichi-kyu-hachi-you : 1984 fait immédiatement penser au roman de George Orwell ; l’auteur y fait d’ailleurs référence. C’était à l’époque de son écriture -1948- un roman d’anticipation, une allégorie des régimes totalitaires comme celui de Staline, mais aujourd’hui « nous sommes vraiment en 1984 ». Deux vies parallèles se frôlent, celles d’ Aomamé et de Tengo, deux lignes ondoyantes plutôt qui ignorent qu’elles ont ou ont eu des points de jonction.

Le patronyme Aomamé : Haricot de soja vert, peut faire sourire, mais la jeune femme de vingt-neuf ans qui le porte serait plutôt troublante et inquiétante. Elle sait avec une extraordinaire dextérité, et une arme de son invention,  « déplacer vers un autre monde » des bourreaux de femmes. Cette célibataire enseignant à Tokyo dans un club de sport les arts martiaux et le stretching, à qui « l’ascèse et la tempérance avaient été inculquées dès son plus jeune âge », ne recherche volontairement que des rencontres masculines sans lendemain ; conséquence peut-être de sa révolte contre les valeurs respectées par la secte des Témoins dont ses parents étaient de fervents adeptes et à laquelle elle n’a pu échapper, à dix ans, que par la force de sa volonté. Elle fréquente une sympathique, intelligente, riche, élégante et redoutable vieille dame « pleine d’une fureur justicière » qui lui a donné le goût des mesures concrètes d’élimination mais « ne vous faites aucun souci. Ce que nous faisons est juste » ; mieux vaut s’en persuader ! Elle accueille aussi généreusement dans sa safe house des femmes ou des fillettes victimes des hommes.

Tengo, comme Aomamé, a vécu une enfance douloureuse ; que croire des récits de son père sur la disparition de sa mère ? D’ailleurs cet homme est-il son père ? Le père est « borné et inculte », le fils a une intelligence exceptionnelle, une immense curiosité intellectuelle ; un vrai génie mathématique remarqué depuis son enfance. L’un est petit, trapu, chétif ; l’autre est très grand, bien bâti, le front large, le nez fin :« des visages pratiquement à l’opposé l’un de l’autre ».Cet enseignant de mathématiques se sent avant tout romancier même s’il n’a encore rien publié; l’éditeur Komatsu, dont le côté calculateur et manipulateur freine quelque peu l’amitié de Tengo, a su le tenter assez pour qu’il accepte de donner une forme plus littéraire à un étrange et fascinant manuscrit : La chrysalide de l’air imaginé -mais s’agit-il vraiment d’un récit d’imagination ?- par une jeune dyslexique de dix-sept ans Fukaéri dont la vie est aussi compliquée que mystérieuse. Habilement récrit par Tengo La chrysalide de l’air devient un best-seller comme Komatsu l’avait espéré mais la situation, si la Presse est trop curieuse, menace d’être difficile à gérer. Pourquoi le professeur Ebissumo, le père adoptif en quelque sorte d’Eri, s’est-il prêté à cette sorte de supercherie ? C’est qu’il poursuit un but.

L’alternance systématique des chapitres consacrés l’un à Aomamé, l’autre à Tengo, semble dissocier les personnages; ils ont au contraire plusieurs points communs :

Un souvenir d’enfance : une petite fille de dix ans serre bien fort dans la sienne la main d’un petit garçon.

Deux enfants ont rejeté définitivement un milieu familial traumatisant.

Deux célibataires d’une trentaine d’années ne veulent vivre que des liaisons sans avenir avec des partenaires nettement plus âgés.

Elle se sent irrésistiblement attirée, pendant un trajet en bus, par un jeune homme qui lit en face d’elle et ne la remarque pas.

Ils connaissent l’un comme l’autre une jeune fille qui a eu des contacts avec de mystérieux « Little People ».

Ils ont un intérêt de recherche commun pour la secte des Précurseurs dont la section révolutionnaire dissidente et ultra violente : l’Aube, a fait parler d’elle au cours d’affrontements sanglants avec la police en 1981. Qui sont les Précurseurs et quels sont leurs objectifs ? Mener une vie simple en autarcie et atteindre la sérénité par la purification du corps et les exercices spirituels. Ce n’est pas ce que disent certains fidèles qui ont perdu leurs illusions.

Ils éprouvent de curieuses et nouvelles sensations similaires : Elle avait « l’impression que son corps subissait une distorsion » ; « Il eut alors la sensation que son corps entier se tordait puissamment. » Le fantastique se glisse dans le quotidien : ainsi Aomamé a le pouvoir d’observer les deux Lunes qu’Eri évoquait dans La chrysalide de l’air et dont Tengo introduit le thème dans le roman qu’il est en train d’écrire :

« Que signifierait un monde qui n’est pas celui d’ici ? ».

Les Little People et La Chrysalide de l’air existent-ils vraiment comme l’affirme Fukaéri ou sont-ils une allégorie comme l’a été le Big Brother de George Orwell ? « Ne pensez-vous pas que le contraste des termes est extrêmement significatif ? »

Michèle Morel.

1Q84. 1, Avril-juin, Haruki Murakami, Belfond, 2011. 533 p.

 

 

 

 

 

 

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17 janvier 2012

Le système Victoria d'Eric Reinhardt...

systeme2On aimerait parler de vision romanesque pessimiste, de portraits-charge, mais à quoi bon nier : telle est la société contemporaine, quelle que soit l’idéologie politique de ceux qui lui donnent le ton. Victoria de Winter, responsable des ressources humaines d’une puissante société britannique, est l’irrésistiblement séduisante et dangereuse représentante de la société libérale, elle est « du côté de ceux qui fabriquent les problèmes » ; son salaire annuel s’élève à 350000 € -et ne parlons pas de l’octroi de stock-options qui « si elle les réalisait, se chiffreraient à trois millions d’euros »- . David Kolski, architecte reconverti en directeur de travaux, se présente comme un homme de gauche ; il se tue au travail pour un salaire médiocre – mais tout est relatif !- afin de répondre aux exigences irréalistes d’un promoteur affolé à l’idée des pénalités exorbitantes qu’il devra verser à ses clients en cas de retard de construction des cent cinquante étages de la tour Uranus ; pénalités que les clients, eux, verraient plutôt favorablement ! Quel que soit le système, il broiera les individus.

Tout le système est fondé sur le mensonge, et ce, à tous les niveaux. Manipulation des syndicats, par exemple ; la DRH peut leur dire sans sourciller exactement le contraire de ce qu’elle leur a juré de faire quinze jours plus tôt. Le système c’est de ne « jamais se laisser enfermer par aucun engagement […] de quelque nature qu’il soit ». « Tel était le système qui fondait l’existence de Victoria : ne jamais être à la même place, se segmenter dans un grand nombre d’activités et de projets, pour ne jamais se laisser enfermer dans aucune vérité- mais être à soi-même, dans le mouvement, sa propre vérité. » « Il n’y avait que le sexe pour interrompre sa fuite en avant. »

La relation individuelle n’est pas moins gangrenée que le milieu politique ou social. David et Victoria ont au départ un point commun : « C’est peut-être cela l’histoire de notre rencontre. On est aimés tous deux par nos conjoints, mais détestés par nos belles-familles, alors une part de nous-mêmes se sent autorisée à aller chercher ailleurs cette petite dose d’amour dont on nous prive. » Voilà donc un homme qui aime son épouse -Sylvie est une femme psychologiquement très fragile, mais très attachante- et donc, se refuse à la tromper en ayant une liaison mais entendons : une liaison durable ; les rencontres d’une nuit avec des inconnues qu’il ne reverra jamais n’ont rien à voir, selon lui, avec de l’infidélité ; « tu vois, dit-il à Victoria, quand on s’est rencontrés, nous étions chacun dans un système. Moi, mon système c’était d’avoir une maîtresse une fois de temps en temps, assez rarement, et de ne la voir qu’une fois. Toi, ton système c’était d’avoir un amant permanent… » Le voilà donc attiré dans le système de quelqu’un d’autre qui ne peut que le briser.- La construction du roman ne laisse au lecteur aucune illusion.- Le bonheur se confond avec le plaisir ; il faut aller au bout de ses fantasmes et il n’y a pas de plaisir sans le luxe, la puissance et le sexe aux pulsions de plus en plus incontrôlables voire fatales… Victoria peut d’ailleurs se demander si  la perversité ne serait pas « l’unique destination, le seul apanage des passions parallèles ».

C’est le culte d’individus hors norme qui n’ont à se justifier devant personne ; dans le système Victoria, il ne faut pas voir les choses « d’un point de vue basique, sans hauteur d’esprit. Les interdits moraux, nous n’avons jamais pensé qu’ils nous concernaient, ni qu’ils pouvaient nous limiter : on vous les laisse volontiers, vous qui avez besoin de repères. » David n’a que trop raison d’avoir peur !

Michèle M.

(Article conseillé : « La tour infernale » in Le Magazine Littéraire n° 511)

Le système Victoria, Eric Reinhardt, Stock 2011. 521p.

Crédit photo : Electre.

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22 décembre 2011

Des lanternes à leurs cornes attachées de Radhika Jha...

deslanternescornesNous découvrons, dans ce roman fleuve, la campagne indienne et ses mentalités. On apprend dans le microcosme d’un petit village comment se vivent le système des castes, la corruption, les changements dus au progrès ou les catastrophes climatiques, la condition féminine, la religion… L’Inde est aussi représentée par une vache qui nous livre aussi une partie de sa vie intérieure (c’est peut-être une première en littérature ?). Un roman ambitieux, foisonnant, humoristique et attachant.

Richard F.

Des lanternes à leurs cornes attachées, Radhika Jha, P. Picquier, 2011. 571 p.

Crédit photo : Electre.

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07 décembre 2011

Les solidarités mystérieuses de Pascal Quignard...

solidaritesmysterieusesRomancier, poète et essayiste, Pascal Quignard est né en 1948. Après des études de philosophie, il enseigne à l'Université de Vincennes et à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Il a fondé le festival d'opéra et de théâtre baroque de Versailles, qu'il dirige de 1990 à 1994. Puis il démissionne de toutes ses fonctions pour se consacrer à son travail d'écrivain.

Comme dans son précédent roman, Pascal Quignard met au coeur de son récit, une femme qui fuit, décide de rompre les artifices de sa vie, familiale, sociale et professionnelle et part à la recherche d'elle-même. Mais quand Ann dans "Villa Amalia" fuit, guidée par le hasard, Claire dans "Les solidarités mystérieuses", va plonger et se fondre dans les traces et les paysages de son enfance en Bretagne, à St Enogat. "Elle aimait ce lieu. Elle aimait cet air si transparent, par lequel tout était plus proche. Elle aimait cet air si vif, où tout s'entendait davantage. Elle éprouvait le besoin de reconnaître tout ce qu'elle avait vécu. Elle ressentait le besoin de reconnaître tout ce qu'elle avait découvert du monde, ici, jadis. Et peu à peu elle se souvenait en effet de tout, des noms, des lieux, des fermes, des ruisseaux, des bois."

Hantée par une angoisse profonde, des douleurs anciennes, des bonheurs ratés, ignorant la pluie et le vent, de l'aube à la nuit tombée, elle marche. Ignorant la fatigue, le froid, les griffures des ronces, elle gravit les chemins de douaniers, grimpe sur les rochers, se faufile dans les cavités, mais aussi elle se fige pendant des heures, accroupie, immobile, méditative face à la mer. Elle se fond si bien dans le paysage qu'elle devient elle-même sentiers, rivages et roches: "Le paysage soudain s'ouvrait, venait vers elle et c'est le lieu lui-même qui l'insérait en lui, la contenait d'un coup, venait la protéger, faisait tomber la solitude, venait la soigner."

A côté de ces lieux retrouvés, de cette "solidarité mystérieuse" noués depuis l'enfance entre Claire et les paysages de St Enogat, surgissent des personnages profondément liés à son passé et auxquels elle est indissolublement, solidairement et mystérieusement attachée. Son jeune frère Paul, sa "mère d'adoption", professeur de musique de son enfance et surtout à Simon le grand et seul amour de sa vie. Les voix de ceux qui l'entourent décrivent, éclairent, les étapes parfois dramatiques de la jeunesse de Claire et de Jean, les solidarités anciennes surgissent, les mystères s'éclaircissent quelque peu. Mais s'impose dans le tissu des relations humaines, l'amour unique, devenu impossible de Claire et Simon. Et on retrouve là, avec la fuite, un des thèmes récurrents chez Quignard, l'indicible douleur de la perte de l'amour unique. Face à Claire et Simon comment ne pas penser à Sainte-Colombe dans "Tous les matins du monde", à Meaume dans "Terrasse à Rome". L'auteur précise sa pensée dans "Vie secrète" :"La vie de chacun de nous n'est pas une tentative d'aimer. Elle en est l'unique essai".

Angoissée par l'énigme d'être au monde, Claire, comme la plupart des personnages de P. Quignard, est habitée de sentiments contradictoires, violence et douceur, tristesse et exaltation, révolte et sérénité. Ils partagent avec leur auteur le goût du silence, la volonté de s'absenter, de s'extraire de la vie, de s'éloigner du monde.

Janine B.

Les solidarités mystérieuses, Pascal Quignard, Gallimard, 2011. 251 p.

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29 octobre 2011

L'Art français de la guerre d'Alexis Jenni, Prix du Club-lecture de la Bibliothèque municipale de Dinan 2011...

artfrancaisdelaguerreUn premier roman (Enfin !), et un roman magistral.

« Ecrire n’est pas mon fort, dit le narrateur ; j’aurais voulu montrer par la peinture, s’il le faut et que cela suffise. » Modestie et insatisfaction : « Je suis le narrateur, il faut bien que je narre, ma vie est emmerdante et je narre ; ce que je voudrais c’est montrer, et pour cela dessiner. Voilà ce que je voudrais. » En 1991, dont les débuts « furent marqués par les préparatifs de la guerre du Golfe et les progrès de ma totale irresponsabilité », en pleine période d’autodestruction, le narrateur ne fait plus rien de sa vie. Victorien Salagnon , lui, l’ancien para, rêve d’écrire ses Mémoires ; si ce dernier est excellent peintre- dessinateur, il n’a par contre aucun talent narratif, alors : « j’écris pour lui, qui ne peut rien raconter à personne, pour qu’il puisse m’apprendre à peindre » et cet échange de compétences fonde la structure du récit : six « romans » où le narrateur se fait le mémorialiste de l’officier Victorien Salagnon alternent avec sept « commentaires » où ce même narrateur mêle la réflexion sociale et la confidence autobiographique.

Le mélange des genres est un des plaisirs de lecture : récit romanesque de la magnifique rencontre de deux hommes qui s’éclairent mutuellement ; bouleversante chronique – documentée à l’extrême – sur vingt années sanglantes de notre histoire ; et, à toute occasion, une réflexion sur le fait linguistique : « Le vacarme de la pensée continue toujours, le verbe éternellement s’écoule. Cet écoulement est l’homme. »

Victorien Salagnon qui a dix-sept ans en 1943, a honte de la vie stupide qu’il mène. Ce fils de boutiquier combinard « sera toujours un être de second ordre » pense-t-il. En 1944, l’occasion de se battre lui est donnée ; des « Chantiers de Jeunesse », on peut déserter, prendre le maquis et entrer dans la résistance. Qu’est-ce qui va métamorphoser l’image laissée par ce jeune soldat ? De l’admiration –quelque peu aveugle-, on passe à la répulsion horrifiée – sans doute aussi peu rationnelle- .Qu’est-ce qui l’a « infecté »,  « rongé » ? – « La pourriture coloniale »…

Le premier enfer, c’est l’Indochine. Il se retrouve comme beaucoup d’autres types normaux « dans une situation si anormale qu’ils devenaient alors ce qu’ils n’auraient jamais eu l’occasion de devenir. » Le second enfer, c’est l’Algérie, car «  on avait décidé à Paris qu’il serait bien que lui et ses pareils soient là. On avait décidé d’employer la force, et personne n’en avait d’avantage que ces loups hâves entraînés  dans la jungle. » La comparaison animale suggère avec force la féroce déshumanisation de ces rescapés de l’horreur. Vingt ans de carnage auquel Victorien Salagnon survivra comme a survécu Ulysse, le héros antique qui « a mis vingt ans à rentrer chez lui. Vingt ans c’est le temps habituel du remboursement d’une dette. » Comment vivre après avoir été sali par ce fleuve de sang ? Comment peut- on garder des liens d’amitié avec quelqu’un qui fut héroïque, certes, mais qui est devenu un meneur d’extrême droite dont les discours fascistes traduisent toute l’horreur des systèmes, la pire horreur étant « la disparition de l’homme. »

Pour le narrateur dont on sait juste du nom qu’il est « très ancien et signifie le travail de la terre, l’enracinement », « la vie de la rue, ça vaut bien vos colonies… » Combien de fois a-t-il observé la tactique de la police chargée du maintien de l’ordre dans les banlieues chaudes de Lyon : « On envoie des jeunes gens en colonnes blindées reprendre le contrôle de zones interdites. Ils font des dégâts et repartent. Comme là-bas. L’Art de la Guerre ne change pas. » 

Peut-être faut-il comme le devin Tirésias avoir bu le sang du sacrifice pour dire comment on peut vivre après le combat. « Il faudrait, conseille-t-il à Ulysse, repartir avec ta bonne rame à l’épaule et marcher, tant et tant qu’à la fin tu rencontres des gens qui ignorent la mer […] Le jour qu’en te croisant, un autre voyageur demanderait pourquoi, sur ta brillante épaule, est cette pelle à grain… » serait le signe qu’ Ulysse pourrait déposer son fardeau. « Quand personne ne reconnaîtra plus les instruments de la guerre ce sera fini. » Ainsi le narrateur manipule-t-il le couteau à énuquer de Salagnon sans savoir l’usage de ce qu’il a entre les mains. Il y aurait peut-être un espoir…

Michèle M. 

L'Art français de la guerre, Alexis Jenni, Gallimard, 2011. 633 p.

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La belle amour humaine de Lyonel Trouillot...

belleamourhumaineVous avez aimé Yanvalou pour Charlie (Actes Sud 2009), vous retrouverez avec bonheur le nouvel opus de l’écrivain haïtien Lyonel Trouillot : La belle amour humaine.

Anaïse, une jeune étrangère arrive de sa grande métropole à Port-au-Prince et doit se rendre à un village de pêcheurs, Anse-à-Fôleur, au bout de l’île pour éclaircir le mystère d’un père qu’elle n’a pas connu et comprendre les raisons de la disparition de son grand-père et de l’ami de celui-ci, le Colonel, disparus tous deux dans un incendie.

Elle prend pour guide Thomas, chauffeur de taxi de son état. Au cours d’un long voyage nocturne il va la conduire jusqu’à ce village qu’il connaît bien et ce sera l’occasion d’une histoire très instructive pour la jeune femme.

L’auteur, écrivain engagé, se met en quelque sorte à la place de Thomas et livre quelques vérités bien senties sur le comportement des touristes, les agents des organisations internationales, les responsables locaux, et « ces petits messieurs de la capitale » qui croient tout savoir mieux que personne.

Sous la conduite de Thomas, Anaïse découvre à Anse-à-Fôleur de magnifiques personnages, où chacun tient une place unique, joue sa partition, ajoute sa touche de peinture au tableau de « la belle amour humaine »,  dans ce village où il a « planté ses rêves ».

On peut se demander à la suite de Lyonel Trouillot : Puis-je faire un bon usage de ma présence au monde ? question qui résume toute la sagesse de cet auteur haïtien.

Monique L.

La belle amour humaine, Lyonel Trouillot, Actes Sud, 2011. 169 p.

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22 octobre 2011

Tout, tout de suite de Morgan Sportès...

« Fou de littérature », selon Laurent Greilsamer (Le Monde), Morgan Sportès était déjà réputé du fait de sonsportes « faible pour les faits divers ». Déjà, à propos de L’Appât en 1990 –roman adapté au cinéma par Bertrand Tavernier (film primé d’un Ours d’Or à Berlin)- ce critique littéraire notait : « Il y revient avec une passion secrète, une curiosité vibrante ».

Ceci peut se dire avec évidence pour Tout, tout de suite, publié en juillet 2011, qui aborde le fait-divers de février 2006 qui avait occupé avec fracas les espaces médiatiques et politiques : l’enlèvement d’un jeune adulte juif en région parisienne afin d’obtenir une forte rançon, sa séquestration accompagnée de violences multiples pendant vingt-quatre jours et, finalement, sa mort dans des conditions scandaleuses, sans obtention de la rançon escomptée par le ravisseur.

Les médias avaient qualifié de « Gang des Barbares » les auteurs de cet acte criminel hors norme. Le procès s’est tenu en 2009.

Morgan Sportès recourt à la fiction littéraire afin de dépasser les émotions et les interprétations médiatiques ou politiques liées à ce fait divers qui avait été notamment interprété comme signe notable d’une résurgence du racisme antisémitique en France.

Qu’a-t-il entrepris dans ce roman « conte de faits » ?

Une déconstruction minutieuse, chronologique, documentée et argumentée, des notions utilisées par les médias, la police et les politiques pour expliquer cette spirale de violence conduite par un homme et une vingtaine de complices, tous de banlieue, « recrutés » selon des règles d’agrégation par relations personnelles des uns avec les autres. Il montre et démontre qu’il ne s’agissait nullement d’un gang structuré ; il met en question la version « racisme antisémite », mais aussi le concept de « barbare » utilisé pour rendre compte des faits dramatiques et crapuleux, totalement intolérables.

Dans une sorte d’avant-propos, Morgan Sportès nous avertit qu’il a « réélaboré ces faits à travers (son) imaginaire pour en nourrir une création littéraire, une fiction. Seul leur logique m’intéressait, leur signification implicite : ce qu’ils nous disent sur l’évolution de nos sociétés ». Il assure que son livre appartient bien au genre du roman et propose de l’appeler un « conte de faits ».

Le titre est emprunté à une chanson de BOUBA, dont il cite un extrait en exergue du deuxième chapitre (p.39).

Par une enquête serrée, cernant faits et acteurs à la minute près, il nous fait partager les motivations et les logiques personnelles de chacun des intervenants de ce drame, leurs  situations socio-familiales, leurs aspirations, leurs modes de vie nocturne au-delà du périphérique parisien et leurs incursions à Paris. Ce qui domine chez eux, c’est un désir absolu de « faire de l’argent » sans délai, sans trop mesurer les conséquences de leurs actes, sans prendre en compte de multiples incohérences qui émaillent leur entreprise criminelle. Leur « chef » a des capacités logistiques faibles, mais une forte capacité  d’emprise sur une série de gars et de filles tous englués dans divers problèmes personnels, qui finissent asservis à ses projets sans aucune distance critique, convaincus qu’il n’y aurait pas eu de mort.

Tout au long de ce « conte de faits », Morgan Sportès montre et démontre que la qualification de « Gang » est usurpée et inadéquate pour rendre compte de cette équipée sauvage. Sa thèse : cette « barbarie » n’était pas dirigée sur Elie (personnage du roman) en tant que Juif par antisémitisme, mais résultait du raisonnement fallacieux suivant nourri de préjugés tenaces : tout Juif est riche, s’il ne l’est pas personnellement, sa famille l’est, la communauté juive l’est… Donc, une rançon sera automatiquement versée par la famille, la communauté ou, si besoins est, sur intervention du rabbin. Organisons donc un enlèvement. Les choses s’enchaînent mais ne se déroulent pas du tout comme espéré par le « chef ». Des désaffections des « associés-complices » sont repérables à tel ou tel moment, notamment parce que la part de la rançon attendue ne venait pas et/ou parce qu’ils ne voulaient pas cautionner des violences pouvant aller jusque la mort de l’otage.

Après les arrestations en cascade, chacun des protagonistes dira ce qu’il cherchait en cette aventure, ses hésitations, parfois avec une incohérence déprimante (par exemple, le pourquoi de leur conversion à l’islam).

Le style de cet auteur tient effectivement d’ « une enquête ethnographique », tout anticipe visiblement une adaptation cinématographique : le scénario est prêt, toutes les indications sont données pour développer les séquences.

Demeure une question : les personnages du roman sont des personnes réelles de faits datant de seulement cinq années. Henry Bauchau considérait lui qu’il fallait au moins une vingtaine d’années pour que des personnes réelles deviennent des personnages de fiction (Cf. Lire sur les Remparts n°83, mars 2008).

Morgan Sportès a-t-il réussi sa gageure de créer un roman à partir d’un fait divers relativement récent et particulièrement choquant ?

Michel M.

Tout, tout de suite, Morgan Sportès, Fayard, 2011.  379p.

Crédit photo : Electre.

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11 octobre 2011

L'armée furieuse de Fred Vargas...

armeefurieusePromenons-nous dans le chemin

Tant qu’Hellequin n’y est point.

Si Hellequin y était

Il nous saisirait.

 Suivons Adamsberg sur les traces de l’Armée Furieuse, bras armé d’une justice supérieure : « Toux ceux qui sont « saisis » par l’Armée sont des crapules, des âmes noires, des exploiteurs, des juges indignes ou des assassins. Et leur forfait n’est généralement pas connu de leurs contemporains. Impuni. C’est pourquoi l’Armée se charge d’eux. ». Le commissaire commence par cueillir des mûres sur le chemin fréquenté par cette armée : « Etrange, pensa-t-il comme l’esprit de cueillette revient instinctivement chez l’homme après seulement vingt pas en forêt. […] Car si on y pense, c’est cueillir qui est ensorcelant. Car la mûre, en soi, n’est pas un fruit passionnant. »

Décidément, pour son dernier « rompol », Fred Vargas va aussi faire la cueillette chez d’autres auteurs. Jean-Baptiste rencontre une fille aussi appétissante qu’un gâteau : « Cette femme lui ouvrait démesurément l’appétit, lui rappelant brusquement cette énorme part de kouglof qu’il avait avalée enfant, élastique et tiède, avec du miel, chez une tante en Alsace. » Cela inspirerait certainement Nicolas le Floch, et on se prend à imaginer le héros breton de Jean-François Parot en train de deviser avec notre Béarnais au Sanglier Courant. Tel Harry Hole (la créature de Jo Nesbo), Adamsberg aura recours aux services du meurtrier arrêté dans la précédente enquête pour résoudre l’énigme. Comme dans Le léopard, il faut collecter les indices ; ici la solution se trouve sur le fameux chemin de Bonneval. Mais le commissaire aura du mal à boucler son enquête : « Comme une porte battante, une porte que je n’ai pas fermée. », lui qui a tant de mal à fixer son attention : « Il suffirait de couper çà et là quelques rares liens terrestres pour que vous montiez vous mêler aux nuages, sans même être pourvu d’un idéal. Comme un ballon. ».

Ce roman est une œuvre à tiroirs avec quatre énigmes : la mort d’une vieille femme, celle d’Antoine Clermont-Brasseur, les châtiments annoncés par l’Armée Furieuse et des mauvais traitements infligés à un pigeon, victime d’un tortionnaire qui lui a attaché les pattes (la seule énigme qui restera en suspens). Elles ont un point commun : le bourreau se trouve dans l’entourage de la victime.

Malgré tout, l’histoire se termine sur quelques notes d’espoir : Adamsberg est invité à un mariage et ses relations avec Zerk s’améliorent, « l’adoption » du pigeon étant manifestement une métaphore des liens qui se tissent entre le père et le fils retrouvé.

 Sylvie L.

 L'armée furieuse, Fred Vargas, V. Hamy, 2011.427 p.

 Crédit photo : Electre.

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04 août 2011

Le léopard de Jo Nesbo...

 

nesbo2Précipitez-vous sur la nouvelle aventure de Harry Hole pourchassant un tueur en série qui s’attaque principalement à des femmes et ne vous laissez pas impressionner par le nombre de pages.

Un début à couper le souffle mais à déconseiller aux âmes sensibles: «Elle se réveilla. Cligna des yeux dans l’obscurité  complète. Ouvrit grand la bouche et respira par le nez. Elle cilla de nouveau. Sentit une larme couler et dissoudre le sel d’autres larmes. Mais la salive ne coulait plus dans  sa gorge, sa bouche était sèche et dure… ». Laissez-vous emporter par ce suspense à vous glacer le sang dans un « labyrinthe de miroirs » où il ne faut se fier ni aux apparences ni aux évidences : « Personne n’est ce dont il a l’air, et la plupart des choses, exception faite de la trahison authentique, ne sont que mensonge et tromperie. »

Les dix parties du livre se répondent, formant une parfaite symétrie : ainsi la deuxième partie commence par une évocation de Rakel et la neuvième débute par un rêve de Kaja, le nouvel amour de Harry. C’est aussi une oeuvre musicale : même ce qui ressemble à quelques notes insignifiantes va se révéler l’élément d’un motif ou un nouveau motif répété jusqu’à en devenir lancinant. Même les rêves sont signifiants, au même titre que ceux de Dale Cooper dans  Twin Peaks. L’auteur décline certains thèmes sous toutes leurs formes, comme celui de l’eau, toujours négative et dangereuse, y compris dans un environnement familier, comme un pied de nez à l’alcoolisme de Harry. La construction romanesque repose également sur des oppositions comme la glace et l’éruption volcanique, métaphore de la haine de l’assassin : « Une haine étincelante, bouillonnante. C’est le carburant qui le fait vivre, le magma qui lui tient chaud. Et tout comme le magma, la haine est une condition de la vie, pour éviter que tout ne gèle. ».

L’auteur sait donner l’impression au lecteur qu’il est à la place des différents personnages et a l’art de la formule comme lorsque Harry regarde Kaja : « le visage de Kaja était pâle et beau sur la taie d’oreiller. Comme une fleur dans un herbier. »

Le lecteur, comme le héros, ne peut s’arracher à cet univers dominé par la mort et la structure circulaire ne fait que renforcer cette impression. Harry est dans le même lieu au début et à la fin, avec la même météo peu réjouissante : « La pluie ne s’arrêta pas tout de suite. Ni plus tard. Elle ne s’arrêta pas du tout. » (p 17) ; « Des nuages bleu nuit flottaient au-dessus du point le plus élevé de Hong Kong. Victoria Peak, mais il avait enfin cessé de pleuvoir après une période de précipitations ininterrompues depuis le début du mois de septembre. Le soleil pointait, et un gigantesque arc-en-ciel reliait Hong Kong Island et Kowloon. » (p 759). Le soleil semble synonyme d’espoir, l’espoir pour Harry de « se réparer » pour retrouver Rakel, la femme de sa vie : « Elle n’avait pas changé. Et ne changerait jamais. Les cheveux noirs, la douceur de ses yeux marron, la nuque fine. Le diable l’emporte. Elle était si belle que c’en était douloureux. »

En attendant la suite (déjà parue en Norvège), n’hésitez pas à relire ce livre (Le comble pour un roman policier !) ; comme dans Le dormeur du val, chaque relecture sera l’occasion de nouvelles découvertes. Un grand cru.

Sylvie L.

 Le léopard, Jo Nesbo, Gallimard, 2011, traduit du norvégien par Alex Fouillet. 761 p.

Crédit photo : Electre.

 

 

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07 juin 2011

Le japon dans ma chambre... par Dany Laferrière, romancier

Que faisais-tudanylaferriere

quand la terre a tremblé

au Japon?

J’étais dans ma chambre

à ne rien faire.

Tout semblait enfin si calme autour de moi.

Soudain les éléments déchaînés

à l’autre bout du monde :

l’eau, le feu, la terre et l’air radioactif.

Ne manque que le vent pour emporter

ces îles ailleurs.

Les petits avions flottant.

Les camions poids lourds qui tanguent.

On dirait des mégots

dans un cendrier rempli d’eau sale.

Un paysage noyé effraie

mais n’émeut pas.

Seule la mort d’un être humain

parvient vraiment à toucher le cœur d’un autre.

Cette jeune fille drapée de jaune

que des photographes insouciants ont changée

en mater dolorosa

est devenue l’arbre qui cache le paysage dévasté

et les corps gonflés d’eau.

J’entends murmurer mon vieux maître Bashô :

«Regarde, regarde,

les vraies fleurs

de ce monde de souffrance.»

Qui, parmi nous, peut

ressentir une si insoutenable douceur ?

Est-on obligé de pleurer

quand celui qui vit le drame

fait ce qu’il peut

pour ne pas perdre la face ?

Le Japon garde tout

au plus profond de lui-même.

Gare à l’implosion.

Ces images sautillantes captées

par les caméras de sécurité installées

dans les immeubles de la ville

sont gorgées d’émotion.

Tétanisé par ces images qui montrent

les gens se dépêchant de quitter le bureau.

Rien de ce genre pour Port-au-Prince.

Les cameras sont arrivées après.

On ignore de quoi on a eu l’air pendant.

Encore absorbé par la douleur

quand un flash l’aveugle.

C’est pourtant son moment de gloire.

Et cette menace constante :

«Le bilan des morts risque

de s’alourdir.»

Pourquoi ne compte-t-on jamais les vivants ?

Au kiosque de la gare

je vois le mot Japon

dans toutes les langues

sauf en japonais.

Les hebdomadaires ou mensuels

qui ne parlent pas encore du Japon

ressemblent à ces vieux magazines qui traînent

chez le dentiste d’une bourgade de l’Idaho

et racontent une Amérique d’avant le Watergate.

A la télé on ne quitte plus le présent.

Même les reportages qu’on a vus trente fois

sont présentés comme du direct.

Cet officiel à bout de nerfs

tente de temporiser les secouristes

qui piaffent d’impatience pour aider

le trop fier Japon.

Dans le Paris-Genève on se demande

comment voudrait-on mourir si on était au Japon.

Par le feu ou par l’eau ?

Une majorité préférait finir écrasée sous sa maison.

La terre tremblait encore quand on a annoncé

au pauvre Japonais une possible catastrophe nucléaire.

Le voilà coincé entre ceux qui lui cachent la vérité

et les autres qui ne craignent pas de le désespérer.

J’ai vu, pour la plupart, ces journalistes

l’année dernière à Port-au-Prince.

Certains étaient aussi au Chili.

Est-ce un nouveau métier ?

Kadhafi est assez intelligent

pour reconnaître ce qu’il doit au Japon

tout étant trop rusé pour offrir

cette fois son aide.

Il faut savoir faire le mort.

La Libye et le pétrole ; le Japon et le nucléaire.

Le pétrole et le nucléaire alimentent

des débats passionnés dans les pays industrialisés.

On oublie au passage la Libye et le Japon.

Fierté haïtienne et calme japonais.

Mieux vaut la grâce de la fleur de cerisier

pour faire face aux pires catastrophes.

Au lieu de chercher à se rappeler

la date d’un séisme

ne serait-il pas plus sage de l’oublier

ou de la remplacer par le souvenir

d’un premier baiser ?

C’était Haïti. C’est le Japon.

Je suis cet écrivain japonais

présent lors du séisme de Port-au-Prince.

Je ne bouge plus de ma chambre.

Dernier livre paru : «Tout bouge autour de moi»

(Ed. Grasset, 2011).

Texte paru dans Libération le 17 mars 2011 et signalé par Monique L.

 

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