murakami21984-1Q84 seraient-ils deux mondes parallèles, lieu commun des romans de Science-fiction ? -Non ! Puisque 1984 n’existe plus nulle part ; il n’existe plus que 1Q84 et « nous avons pénétré dans cette temporalité » et inversement « cette temporalité a pénétré en nous. »

Dans le Livre 1, les destins des héros, Tengo et Aomamé, n’étaient pas parallèles mais les sinuosités de leur vie ne faisaient que se frôler. Dans le Livre 2, ce serait simpliste de dire que leurs destins se sont croisés ; «  il fallait, dit le prophète-leader de la secte des Précurseurs, que vous pénétriez tous les deux dans ce monde. Et, une fois dedans, vous aviez l’un et l’autre un rôle à y jouer que cela vous plaise ou non. » Ce monde, c’est l’année 1Q84. Les destins de Tengo et d’Aomamé sont maintenant irrémédiablement unis : « Il semblerait que nous nous rapprochions l’un de l’autre comme entraînés par un gigantesque tourbillon. Peut-être un tourbillon mortel. »

Ce qui les rapproche, c’est d’abord l’amour : « Une promesse qui n’a pas été faite ne peut être brisée ». Pour Aomamé : « Le noyau de mon moi, c’est l’amour ». Jamais le souvenir du jeune garçon de dix ans ne s’est estompé en elle. C’est « un amour inconditionnel, absolu » de sorte que, s’il faut ôter la vie ou donner la sienne, elle saura choisir pour que Tengo, lui, soit sauvé. Quand, de son côté, Tengo repense à son enfance, il a encore la sensation de la petite Aomamé lui serrant la main sans le moindre frémissement, sans la moindre hésitation : « l’empreinte dans son cœur était restée intacte. » Il avait décelé dans la limpidité et la profondeur extraordinaire de ses prunelles « une énergie farouche, hors du commun. » Et jamais aucune femme « ne laissa en lui une empreinte aussi nette et vivante que celle qu’avait imprimé la petite fille. »

Le « tourbillon mortel » qui les unit ce sont les forces dangereuses que Tengo, en collaborant avec Fukaéri à la rédaction de La chrysalide de l’air, a libérées : « Eriko a fourni la matière, Tengo en a récrit le texte de manière convaincante ; c’est là le travail qu’ils ont accompli en commun. » Par le hasard de leur rencontre, ils ont « formé une combinaison extraordinairement puissante » capable de libérer quelque chose de dangereux, en rapport avec ce que George Orwell appelait « crime de la pensée. » Tout cela reste, pour les deux héros, – comme pour le lecteur- profondément mystérieux et inquiétant. Le lecteur connaît maintenant le contenu de La chrysalide de l’air, étrange récit autobiographique de Fukaéri et non fiction romanesque née de l’imagination débordante de la jeune fille. Tengo et Aomamé, l’un et l’autre confrontés à la réalité mystérieuse, sont chacun en relation avec un intermédiaire des Little People qui peut leur faire comprendre leur passage en 1Q84 ; le radical contraste des situations c’est qu’Aomamé et le leader de la secte des Précurseurs sont unis par un objet de mort alors que Tengo et Fukaéri, fille du leader, le sont par une puissance de vie.

Je lis 19Q4 comme un roman d’amour : un homme, une femme, qui s’aiment depuis vingt ans, se cherchent et, pourtant si près l’un de l’autre, ne peuvent se trouver. Je lis 19Q4 comme une évocation réaliste du japon de 1984: On traverse l’enchevêtrement des rues résidentielles de Tokyo et on débouche dans les inextricables embouteillages du périphérique n°8… On mange une soupe au miso au tofu et aux algues wakamé…. Les stridulations des cigales dans les arbres du jardin sont étourdissantes… Inondation à cause de pluies diluviennes dans la station de métro d’Alasaka-mitsuké… On prend le train pour Chiruka où se bouscule la foule des amateurs de baignades en mer… On se souvient de la Mandchourie si durement colonisée par le Japon ; d’un orphelinat d’Okkaïdo où vivent, si l’on peut dire, un jeune coréen rapatrié de Sakhaline, un métis de Noir et de prostituée, « les plus basses des castes »… Je lis 1Q84 comme un étrange et séduisant récit, l’imagination sans préjugés, acceptant que la frontière entre réalité et fiction soit incertaine. Je lis 1Q84 comme une allégorie qui pose des questions qui ont toujours été et resteront troublantes.

Nous avons encore en mémoire un passage-clé du livre 1 où l’auteur cite le 1984 de George Orwell décrivant « une société future très sombre, sous le joug du totalitarisme. Rigoureusement contrôlée par un dictateur, Big Brother. La moindre information est soumise à la censure, l’Histoire est sans cesse récrite. Le héros travaille dans un ministère, sa tâche consiste à remplacer les mots, à choisir les nouveaux termes qui conviennent. Du fait qu’une nouvelle Histoire est fabriquée, l’Histoire ancienne doit être entièrement annulée. Comme la langue doit changer, la signification des mots en vigueur jusque- là change aussi. L’Histoire ne cesse d’être récrite, si bien que plus personne, en fin de compte, ne parvient à savoir ce qui est vrai. Plus personne ne sait qui est l’ennemi, qui est l’allié. Voilà de quoi parle le livre.

-Récrire l’Histoire…

-Dépouiller l’Histoire de sa vérité, c’est comme dépouiller quelqu’un d’une partie de sa personnalité. C’est un crime. »

« …savoir ce qui est vrai. » Haruki Murakami amène ses personnages à débattre de ce sujet perpétuellement d’actualité et incite donc, ses lecteurs à se poser des questions et à prendre position en se fondant sur leur expérience individuelle. Au cours de l’ultime et dramatique échange entre Aomamé et le leader-prophète de la secte des Précurseurs, la jeune femme affirme que de son point de vue : « la vérité est discernable, elle est vérifiable. » Mais il n’est pas difficile pour son interlocuteur d’ébranler cette conviction : la vérité s’accompagne souvent de grandes souffrances et « presque personne ne cherche des vérités douloureuses. Ce dont les hommes ont besoin, c’est de quelque chose de beau, d’agréable, qui leur fait croire, au moins partiellement, que leur existence a un sens. » Ces propos font écho à ce que Tengo, de son côté, dans une dernière conversation avec le très inquiétant Ushikawa, lui a entendu dire : « Rester dans l’ignorance dans ce monde, ça a du bon. » Que l’auteur fasse allusion à la Légende du Grand Inquisiteur confirme que 1Q84 a l’ambition d’aborder des questions essentielles : la Vérité, le Bien, le Mal. « Si le bien absolu n’existe pas dans ce monde, le mal absolu non plus n’existe pas… Le bien et le mal ne sont pas des valeurs fixes et intangibles… Un bien peut à l’instant suivant être changé en mal. Et inversement. Dans Les Frères Karamazov, Dostoïevski a fort bien dépeint cet état de chose. » (On n’a pas oublié le terrible constat du  Grand Inquisiteur: la plupart des hommes préfèrent le bonheur, même s’il faut le payer de leur aliénation. « As-tu donc oublié que l’homme préfère la paix et même la mort à la liberté de discerner le bien et le mal ? Il n’y a rien de plus séduisant pour l’homme que le libre-arbitre, mais aussi rien de plus douloureux ? »)

L’essentiel, ici, est de préserver un équilibre et le livre 2 de 1Q84 me semble montrer combien il est actuellement « difficile d’avoir un jugement sur ce qui est juste ou non » selon les mots mêmes de l’auteur.

Michèle M.

1Q84. 2, Juillet- septembre, Haruki Murakami, Belfond, 2011. 529 p.

Crédit photo : Electre.